«La Coupe du monde est un catalyseur des réformes du droit du travail au Qatar»

Sheikh Hamad bin Thamer al-Thani à Doha au Qatar, le 1er novembre 2011. © KARIM JAAFAR / AFP Sheikh Hamad bin Thamer al-Thani à Doha au Qatar, le 1er novembre 2011.

Le Figaro. - Dans une enquête publiée le 23 février 2021, le quotidien britannique The Guardian a rapporté que plus de 6500 travailleurs immigrés sont décédés en travaillant sur les stades et les infrastructures pour la Coupe du monde 2022. Comment le Qatar en est-il arrivé là ?

Sheikh Thamer Bin Hamad al-Thani. - Ces chiffres sont trompeurs car l'article du Guardian a intégré la totalité des décès, sur les dix dernières années, des résidents au Qatar originaires d'Inde, du Sri Lanka, du Pakistan et du Népal. Cependant, contrairement à ce que prétend le Guardian, ces personnes ne travaillaient pas toutes sur des chantiers de constructions. Il s'agit là d'une hypothèse très éloignée de la réalité. Les expatriés de ces pays comprennent aussi des étudiants, des personnes âgées et des travailleurs employés dans les bureaux, les commerces de détail, les écoles et les hôpitaux.

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Le Qatar compte plus de 1,4 million d'expatriés originaires de ces pays. Seuls 20% d'entre eux sont employés comme ouvriers dans le secteur de la construction, qui représente moins de 10% de tous les décès entre 2014 et 2019.

Chaque mort est une tragédie. Le Qatar a toujours accepté les critiques fondées sur des faits. Mais, sortis de leur contexte, les chiffres trompeurs du Guardian font sensation. Si l'on prend en compte la taille de la population, les chiffres se situent dans une fourchette normale.

Au cours de la dernière décennie, il y a eu une baisse constante du taux de mortalité au Qatar, en raison de nos programmes de santé et de l'amélioration de la sécurité au travail. Il existe des sanctions strictes, y compris des peines d'emprisonnement, pour les chefs d'entreprise qui enfreignent les normes de sécurité.

En Europe, des athlètes (comme les footballers norvégiens) ou des hommes politiques (comme Jean-Luc Mélenchon en France) appellent au boycott…

Nous pensons que ces appels au boycott sont en grande partie le résultat de reportages mal informés, qui ont éclipsé nos progrès. Il est bon de constater qu'au cours des dernières semaines, de nombreuses associations footballistiques, ONG et groupes de supporters ont compris qu'un boycott ne constituait pas une issue constructive.

Le Qatar soutient pleinement les footballeurs et les associations footballistiques qui utilisent leur plateforme pour promouvoir les droits de l'homme. Leurs critiques concernant la Coupe du monde 2022 sont toutefois déplacées. Le Qatar a fait des progrès tangibles en matière de réformes du travail et a montré son engagement à poursuivre le processus en coopération avec ses partenaires internationaux.

À ce jour, toutes les réformes menées l'ont été en collaboration avec nos partenaires internationaux.

L'OIT, ainsi que des syndicats et des ONG ont tous reconnu que des changements positifs étaient en cours au Qatar. Bien que nous reconnaissions que ce processus n’est pas encore terminé, le programme de réformes du travail s'inscrit sur le long terme et la Coupe du monde est un réel catalyseur pour refondre entièrement notre système du travail. Au cours de la dernière décennie, le Qatar a fait plus que tout autre pays de la région, en matière d'amélioration des conditions de vie et de travail des travailleurs immigrés.

Quelles réformes récentes ont été faites pour mieux protéger les travailleurs immigrés ?

L'évolution la plus significative a été le démantèlement du système « Kafala », sous lequel les travailleurs étaient contractuellement liés à leur employeur. Le travailleur n'a plus besoin d'un permis de sortie pour quitter le pays, et il peut changer d'emploi comme il le souhaite.

Au dernier trimestre de 2020, le nouveau système a contribué à plus de 78.000 changements d'emplois réussis.

Le 1er avril 2021, nous avons institué le salaire minimum au Qatar. C'est le premier du genre au Moyen-Orient. Il assurera une sécurité financière supplémentaire à chaque travailleur au Qatar et à leurs familles à l'étranger.

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Sur le front de la santé et de la sécurité, nous avons rehaussé les normes. Le travail en extérieur est interdit durant les heures les plus chaudes de la journée pendant l'été et de nouvelles technologies ont été introduites pour garder les travailleurs au frais lorsqu'ils sont sur place. Des logements modernes ont été construits à travers le pays pour les travailleurs, et les compétences des inspecteurs du travail ont été étendues à la veille des conditions de travail et d'hébergement.

Au dernier trimestre de 2020, plus de 7000 peines ont été prononcées, allant d'infractions mineures à des infractions plus graves qui ont entraîné de lourdes amendes et des peines d'emprisonnement. Changer le comportement des entreprises ne se fera pas du jour au lendemain, mais nous envoyons un message clair : les activités illégales ne seront pas tolérées.

Maintenant qu'une législation du travail solide est désormais en place, nous savons que son application est essentielle. Il reste encore beaucoup à faire et le Qatar revoit constamment ses lois pour améliorer les conditions et les droits des travailleurs tout en veillant à renforcer le marché du travail.

Vous avez évoqué une coopération internationale dans ce domaine social...

Nous avons prolongé notre accord avec l'organe des Nations Unies chargé du travail, l'Organisation Internationale du Travail à Genève, qui, en 2018, a ouvert un bureau au Qatar afin d'accompagner notre programme de réforme du travail.

Il s'agit là de partenariats précieux pour nous aider à introduire des réformes durables. La Coupe du monde est un catalyseur d'une grande partie de ces progrès en matière de droits du travail au Qatar.

Les ONG signalent que certains travailleurs ont été contraints de s'endetter auprès des recruteurs dans leur pays d'origine pour payer les frais de recrutement prohibitifs...

Le Qatar lutte contre cette exploitation. Il a ouvert des centres de délivrance de visas dans les pays d'origine de nombreux travailleurs. Ces centres permettent aux travailleurs de signer leur contrat et de passer des examens médicaux avant leur départ, sans avoir à répéter la procédure à leur arrivée au Qatar. Tous les frais de recrutement et les frais connexes sont à la charge de l'employeur.

Pendant la pandémie de la Covid-19, notre gouvernement a mis des fonds à la disposition des entreprises pour qu'elles continuent à payer les salaires et les loyers des travailleurs immigrés.

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Nous disposons également d'un système permettant de garantir que les salaires soient payés intégralement et en temps voulu. Ce système exige que les entreprises du Qatar ouvrent des comptes bancaires pour leurs employés et y transfèrent les salaires par voie électronique. Les entreprises qui enfreignent ce système sont passibles d'une peine d'un an d'emprisonnement et d'une amende de 10.000 riyals (2300 euros), qui est multipliée à chaque violation.

Les travailleurs peuvent également déposer une plainte contre leur employeur s'ils ne sont pas payés. Ces plaintes sont examinées par le ministère du travail et, si une solution à l'amiable ne peut être trouvée, le travailleur peut porter l'affaire devant un tribunal spécial des litiges, qui cherchera à résoudre le problème dans un délai de trois semaines.

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