En Israël, Nétanyahou fait du gringue aux islamistes

Mansour Abbas, chef de file de la Liste arabe unie, ou Ra'am, dans son bureau de vote de Maghar, dans le nord d'Israël, le 23 mars. © Mahmoud Illean Mansour Abbas, chef de file de la Liste arabe unie, ou Ra'am, dans son bureau de vote de Maghar, dans le nord d'Israël, le 23 mars.

Il y a quelques mois, beaucoup ne connaissaient pas Mansour Abbas. Depuis, son nom résonne de part et d’autre de l’échiquier politique : le leader de Ra’am – ou la Liste arabe unie, l’un des quatre partis politiques dirigés par des citoyens palestiniens d’Israël – a su s’imposer, dans la campagne comme dans les urnes. Crédité de quatre sièges au Parlement, le vice-président de la branche islamiste modérée se place ainsi en improbable faiseur de roi de cette élection, tenant en main le destin de Nétanyahou. Pour le Premier ministre, le blocage est réel : la coalition de droite qu’il pourrait bricoler n’obtient pas plus de 59 sièges maximum (sur les 120 de la Knesset), son opposition est divisée, et sans les sièges qui pourraient revenir à Ra’am, il ne peut pas former une majorité et obtenir un mandat à la tête du gouvernement.

«Bibi» aurait donc besoin de lui, mais sans froisser ses alliés, l’extrême droite et les kahanistes, les juifs suprémacistes. Abbas le sait : il joue la montre. Et le tacticien. «C’est totalement absurde de voir qu’il pourrait permettre aux plus islamophobes du pays d’être au gouvernement», note Gayil Talshir, de l’université hébraïque de Jérusalem. Mais à 46 ans, Mansour Abbas, dentiste de formation, veut briser le plafond de verre et s’imposer comme un «partenaire dans le jeu des grands partis israéliens, qui ont toujours négligé et ignoré le vote arabe». Lui défend le droit des Palestiniens à construire dans leurs villes, plaide pour la reconnaissance des «villages illégaux» du Negev et demande plus de commissariats pour lutter contre un taux de criminalité grandissant dans les villes des citoyens palestiniens d’Israël.

Virage à 360 degrés de Nétanyahou

Abbas se dit «pragmatique» : il a rompu avec les trois autres partis arabes (avec lesquels il formait la Liste unifiée) et n’hésite pas à repenser les alliances si elles servent les intérêts de sa communauté. Fin 2020, il se rangeait du côté des partis juifs nationalistes, ne suivant pas ses alliés de la Knesset qui défendent les droits des homosexuels. Depuis les résultats, il réitère sa devise : «Nous n’avons aucune obligation, envers aucun bloc ni candidat. Nous ne sommes dans la poche de personne, ni à droite ni à gauche.» C’est à droite pourtant qu’il se définit «en ce qui concerne la religion», précisant qu’il a plus en commun sur ce point avec les partis ultraorthodoxes qu’avec la Liste unifiée.

En ce sens, Abbas a ouvert la porte à un rapprochement avec Nétanyahou. Ce dernier a d’ailleurs opéré un virage à 360 degrés pendant sa campagne électorale auprès de la communauté palestinienne d’Israël, tentant de récupérer la moindre voix. S’il y arrive, il formera le gouvernement le plus extrême, à droite, de l’histoire d’Israël. L’actuel Premier ministre a fait une quinzaine de déplacements de campagne outranciers dans les villes du nord du pays – là où il n’est allé qu’une seule fois pendant les quinze dernières années de son mandat –, vantant, en arabe, sur ses affiches électorales, les mérites d’«Abu Yair» (qui signifie «le père de Yair», le prénom de son fils aîné, formule de respect en arabe), surnom cynique qu’il s’est attribué.

«Mais Nétanyahou ne nous offre qu’une solution à un Etat. Il normalise avec des pays arabes sans faire la paix avec les Palestiniens», insiste Jafar Farah, directeur de l’organisation Mosawa. «Personne n’est dupe, Nétanyahou se moque de l’intelligence de la population arabe, affirme Ayman Odeh, à la tête de la Liste arabe unifiée. Une décennie d’incitation à la violence et de haine ne peut s’effacer au cours d’une campagne électorale», continue le député, citant – entre autres – la loi Etat-nation, la rhétorique raciste de Nétanyahou, l’exclusion politique ou encore la marginalisation démocratique de 20 % de la population israélienne. Il est encore trop tôt pour savoir quelle direction Abbas choisira. Mais une chose est sûre, sa montée en puissance et son statut de faiseur de roi potentiel montrent que la politique israélienne ne peut plus continuer d’ignorer les citoyens arabes d’Israël.

En Israël, Nétanyahou fait du gringue aux islamistes