Une rapporteuse française de l’ONU menacée, Paris muet

Agnès Callamard, ancienne rapporteuse spéciale de l'ONU, ici le 26 juin. © Fabrice Coffrini Agnès Callamard, ancienne rapporteuse spéciale de l'ONU, ici le 26 juin.

Dans le huis clos d’une réunion onusienne à Genève, un haut responsable saoudien a menacé, en son absence, la Française Agnès Callamard, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires. La scène s’est déroulée en janvier 2020, quelques mois après la publication de son rapport d’enquête sur l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi. Selon le Guardian, les diplomates saoudiens ont d’abord critiqué ce travail de Callamard, et répété l’accusation infondée selon laquelle la rapporteuse spéciale aurait reçu de l’argent du Qatar, alors en guerre froide avec Riyad.

Interprétés comme «une menace de mort»

L’un des officiels saoudiens a ensuite prétendu avoir reçu des coups de téléphone de personnes se disant prêtes à «s’occuper d’elle». Face aux réactions indignées, la délégation saoudienne a tenté de minimiser. Mais un membre a réitéré à la fin de la réunion. Selon Agnès Callamard, qui s’est confié au quotidien britannique, ses collègues présents ont interprété ces propos comme «une menace de mort». Le porte-parole du bureau des droits de l’homme de l’ONU a confirmé ces informations après leur publication cette semaine.

Riyad a démenti cette interprétation, par l’intermédiaire de son chef de la commission des droits de l’homme : «Bien que je ne me souvienne pas des conversations exactes, je n’aurais jamais voulu nuire à une personne nommée par l’ONU, ou à qui que ce soit d’ailleurs.» «Je rejette cette suggestion dans les termes les plus forts», a écrit sur Twitter Awwad Alawwad, ancien ministre, se désolant que ces propos aient pu «être interprété [s] comme une menace».

Un diplomate occidental en poste à Genève, cité anonymement par Reuters, estime que les faits décrits sont suffisamment graves et précis pour mériter une «enquête approfondie par les autorités adéquates des Nations Unies». La France, elle, est restée muette. Aucune déclaration ni communiqué n’avaient été publiés vendredi en fin de journée. Sollicité, le ministère des Affaires étrangères ne nous a pas répondu.

Affaires sensibles

Agnès Callamard, dont le mandat à l’ONU vient de se terminer, a dénoncé vendredi sur Twitter «la menace éhontée à [son] encontre par l’Arabie saoudite» : «Les tactiques d’intimidation ne devraient être nulle part possibles. Elles n’ont pas leur place à l’ONU», a-t-elle plaidé, critiquant les «Etats qui se comportent comme des voyous à New York ou Genève».

A ce poste depuis 2017, Agnès Callamard, qui deviendra la semaine prochaine secrétaire générale d’Amnesty Internationale, a eu à traiter d’affaires sensibles, comme l’assassinat ciblé du général iranien Qassem Soleimani, qualifié d’«arbitraire» au vu des justifications insuffisantes fournies par Washington. Elle avait aussi dénoncé les mensonges de l’Iran à propos de la destruction par deux missiles d’un avion civil de la compagnie Ukraine International Airlines, en janvier 2020. Aux côtés d’Irene Khan, rapporteuse spéciale sur la liberté d’expression, elle avait demandé une enquête internationale sur l’empoisonnement d’Alexeï Navalny, dont la Russie «est responsable».

Son enquête sur le meurtre en 2018 à Istanbul de l’éditorialiste saoudien Jamal Khashoggi avait mis en cause le prince héritier Mohammed ben Salmane, et lui avait attiré les foudres de Riyad. D’autant qu’Agnès Callamard appelait les Etats-Unis à mener leurs propres investigations. Il faudra attendre l’arrivée à la Maison Blanche de l’administration Biden pour que les résultats, incriminant là aussi MBS, soient publiés. Sans que le tout-puissant prince héritier ne soit inquiété.

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