Soudan : les comités de résistance plus que jamais sur la brèche

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Deux ans après l'éviction du dictateur soudanais Omar el-Béchir, le 11 avril 2019, l'engouement révolutionnaire s'est tassé. La transition démocratique patine et les élections, initialement prévues pour 2022, ont été décalées à début 2024. L'inflation a atteint 341 % en mars et étrangle chaque jour un peu plus les Soudanais. Tout comme les pénuries de pain, de carburant, de gaz et de médicaments. Les comités de résistance, groupes de bénévoles répartis sur l'ensemble du territoire, estiment donc qu'il est de leur devoir de corriger le tir en unifiant les milliers d'antennes locales.

Soutenir la révolution

Ces entités ont d'abord joué un rôle actif dans l'organisation des manifestations amorcées en décembre 2018, puis du sit-in réclamant le départ des militaires. Jusqu'à ce que ces derniers dispersent ce rassemblement dans le sang le 3 juin 2019. Avant de finir par accepter, deux mois plus tard, l'idée d'un gouvernement de transition mixte, au sein duquel ils partagent le pouvoir avec les civils. Le 5 novembre 2019, les nouvelles autorités ont précisé, dans un décret, le large champ d'action des comités de changement et de services, eux-mêmes supervisés par les comités de résistance.

Parmi la longue liste de prérogatives qui leur revient, celle de « soutenir la révolution de décembre ». Or, malgré les réformes entreprises depuis, qui ont entre autres permis la levée des sanctions américaines, ouvrant la voie à un retour sur le marché financier international et à un allègement de la dette, les représentants des comités se montrent catégoriques : le gouvernement actuel a échoué à honorer les objectifs du soulèvement populaire, résumés à travers le slogan « liberté, paix et justice ». Seule la première de ces dimensions a commencé à se concrétiser, tandis que l'accord de paix signé le 3 octobre dernier avec des groupes armés n'a pas empêché deux récents massacres d'endeuiller le Darfour-Occidental entre le début de l'année et maintenant. Le bilan avoisine les 350 morts. De leur côté, les familles des victimes du 3 juin désespèrent de voir les responsables condamnés.

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La confiance rompue?

« Notre erreur a été de nous retirer et de laisser les partis politiques se charger de négocier le document constitutionnel régissant la période de transition. Mais à présent, nous voulons notre propre gouvernement, composé de technocrates », affirme Mustapha*. Ce trentenaire fait partie du comité central tentant, depuis Khartoum, d'unifier la myriade de comités locaux. « Les partis rassemblés au sein des Forces pour la liberté et le changement, la coalition censée contrebalancer le pouvoir des militaires, ont effectué de nombreux changements dans le document constitutionnel depuis sa ratification en août 2019. Le Conseil législatif devant être formé dans les 90 jours suivant cet accord n'a par ailleurs toujours pas vu le jour près de deux ans plus tard, car les partis privilégient leurs propres intérêts. C'est pour cela que nous ne leur faisons plus confiance », complète Abubakar Abdeem, 36 ans, membre d'un comité de résistance d'Omdurman, ville jumelle de la capitale.

? mais pas au point de remplacer le gouvernement de transition

Pour autant, toutes les personnes investies dans ces comités ne souhaitent pas, comme Mustapha et Abubakar Abdeem, le remplacement du gouvernement de transition. Certains demandent seulement le retrait de la composante militaire ? ce qui contrevient aussi au document constitutionnel. D'autres donnent encore une chance à ce texte. « Ceux qui veulent la chute de ce gouvernement ne sont pas des nôtres », prévient ainsi Osama Ahmed, actif au sein d'un comité de résistance de l'est de Khartoum. Il craint en effet que la seule alternative consiste à un retour des partisans du régime précédent. Ce jeune homme de 29 ans est en revanche descendu dans la rue le 6 avril, date marquant le début du sit-in, pour « faire pression sur les dirigeants et leur intimer d'agir rapidement pour améliorer la situation économique afin d'endiguer les pénuries et l'envol des prix. » Cette marche a, comme c'est souvent le cas, été réprimée par les gaz lacrymogènes lancés par les forces de l'ordre jusque dans l'enceinte de la faculté de médecine où cet étudiant s'était réfugié.

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Un projet fédérateur

Toujours est-il que, pour Abubakar Abdeem, du comité d'Omdurman, la différence de points de vue entre révolutionnaires « n'est pas une mauvaise chose en soi. D'autant que l'essence des diverses propositions s'avère identique. Nous aspirons tous, à terme, à être dirigés par des civils, libérés de l'influence des militaires et des proches de l'ancien régime. » Début avril, les membres des principaux comités de résistance de la capitale sont parvenus à s'accorder sur un projet commun visant non seulement à redorer l'image des comités de résistance, parfois entachée par des affaires de corruption locale, mais aussi à fédérer ces différentes entités. « Nous allons faire de Khartoum une ville propre et verte », explique Khadijah Abdelaziz, qui organise, dans les locaux de son ONG, des réunions hebdomadaires avec les représentants de ces comités.

Une fois qu'ils auront, ensemble, nettoyé les rues et planté des arbres fruitiers dans chacune d'entre elles, Mustapha espère que les centaines de comités de la capitale ratifieront une déclaration commune prévoyant un nouveau sit-in jusqu'à la chute du gouvernement de transition. Il ajoute qu'aucun calendrier n'est fixé et que les détails de cette opération doivent demeurer secrets pour ne pas être interceptés par les services de renseignements, encore largement contrôlés par les partisans de l'ère el-Béchir. Le risque que ces nostalgiques de la dictature militaro-islamiste reprennent le contrôle du pays en cas de vide institutionnel n'effraie toutefois pas les acteurs de l'unification des comités, persuadés que leurs concitoyens n'accepteront jamais un tel retour en arrière.

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