Niger : Ce que le président Mohamed Bazoum doit faire en priorité

Le nouveau président du Niger, Mohamed Bazoum est âgé de 61 ans © Getty Images/K. Tribouillard Le nouveau président du Niger, Mohamed Bazoum est âgé de 61 ans

Le nouveau président du Niger entre en fonction dans une période tendue : deux jours seulement avant son investiture, un groupe de soldats a attaqué le palais présidentiel.

De sources officielles, des échanges de tirs ont eu lieu dans la nuit de mardi à mercredi (30-31.03.2021). La garde présidentielle a pu maîtriser la situation. Plusieurs arrestations ont eu lieu au sein de l'armée nigérienne. D'autres personnes sont recherchées, a indiqué le porte-parole du gouvernement.

Bien avant le coup d'Etat manqué, il était clair que Mohamed Bazoum et son gouvernement seraient confrontés à d'énormes défis. Depuis le scrutin, plusieurs attaques contre les civils ont été enregistrées dans la zone des trois frontières avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Le bilan est lourd, avec plus de 300 morts.

A cela s'ajoute que son rival du second tour,Mahamane Ousmane refuse toujours d'admettre sa défaite. Au contraire, Mahamane Ousmane a déposé un recours contre les résultats et ses partisans en ont profité pour protester une fois de plus contre ces résultats.

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Les services de sécurité ont violemment réprimé ces manifestations et deux personnes ont été tuées tandis que plusieurs centaines d'autres ont été arrêtées.

Première alternance pacifique au Niger

Selon le chercheur à l'Institut d'études de sécurité de Pretoria David Zounmènou, "Mohamed Bazoum devra dialoguer avec ses opposants et se concentrer sur la démocratisation des institutions, ce dont le Niger a besoin".

La clé reste la consolidation de la démocratie et la stabilisation de la vie politique. "Ainsi, le pouvoir apportera une réponse adéquate à la question de l'insécurité qui frappe les citoyens du Niger et nuit au développement économique du pays", explique David Zounmènou.

Mais la plupart des observateurs se montrent soulagés par cette première alternance pacifique et démocratique au pouvoir de toute l'histoire du Niger. Mahamadou Issoufou, prédécesseur de Mohamed Bazoum qui est son camarade de parti, a quitté le pouvoir après 10 ans de gouvernance et a été récompensé par le prix Mo Ibrahim de la bonne gouvernance. Avant son avènement au pouvoir en 2011, le pays avait enregistré un coup d'Etat.

Prendre au sérieux les attentes de la jeunesse

Le fait que le président Mahamadou Issoufou se soit retiré au lieu de chercher à briguer un troisième mandat a une importance capitale pour Thomas Schiller, directeur du programme régional Sahel pour la fondation allemande Konrad Adenauer. "Voilà pourquoi il serait à mes yeux important que les opposants tiennent compte de la situation sécuritaire et portent leurs doléances de manière pacifique devant les tribunaux", indique l'expert allemand.

Il faudra alors que le nouveau gouvernement accorde une grande attention aux préoccupations des jeunes Nigériens, pense Thomas Schiller. "Mohamed Bazoum est réputé pour être un fidèle du président sortant Issoufou dont il poursuivra l'œuvre. Le transfert du pouvoir entre Issoufou et Bazoum est vu par la plupart des Nigériens comme une continuité et non un réel changement de pouvoir", explique encore Thomas Schiller.

La sécurité comme un défi central

Le nouveau président parviendra-t-il a gagner la confiance de ses jeunes concitoyens, dans un pays qui occupe la dernière place de l'indice du développement humain des Nations unies ? La maîtrise de la situation sécuritaire sera très déterminante. Il se peut que les massacres enregistrés en mars soient un avertissement donné à Mohamed Bazoum. Car lui, qui a été ministre des Affaires étrangères puis ministre de l'Intérieur sous Mahamadou Issoufou, est l'un des architectes de la stratégie sécuritaire du Niger qui est basée sur la coopération régionale avec le G5 Sahel, et internationale.

Les experts voient cependant d'autres raisons qui pourraient expliquer les attaques que subit le pays. Alors que les terroristes n'ont jusqu'ici pris pour cible que les services de sécurité et les symboles de l'Etat, la population civile est de plus en plus la proie de ces attaques. Peut-être aussi parce que beaucoup de personnes prennent les armes pour se protéger contre ces terroristes qui se sont liés à l'organisation Etat islamique.

"Cette nouvelle dynamique, qui consiste à s'en prendre à des communautés civiles, démontre une volonté de l'Etat Islamique de conduire une punition collective contre des communautés au sein desquelles une forme de résistance est en train de s'organiser localement", pense Ibrahim Yahaya Ibrahim, chercheur à l'International crisis group (ICG). Le conflit armé prend ainsi une autre dimension ethnique, dans la mesure où les islamistes proviennent de milices formées sur la base de l'appartenance communautaire. La grande violence est cependant exercée par les islamistes. "Il n'y a aucun groupe armé organisé qui serait capable de commettre des attentats de telle ampleur dans la zone. Après, il y a effectivement des embryons à des milices qui se forment, mais ces milices, elles n'ont pas atteint ce niveau opérationnel où elles peuvent conduire d'attentats de cette nature", clarifie l'expert Ibrahim Yahaya Ibrahim.

Le piège de l‘aide internationale

Jusqu'ici, le Niger s‘appuie sur l'aide internationale contre le terrorisme. C'est dans ce cadre qu'interviennent les opérations militaires de la France à travers la force Barkhane, la mission européenne EUTM et les bases américaines, ainsi que les camps d'entraînement internationaux.

Mais pour Abdoulaye Sounaye, spécialiste de la religion et du terrorisme au centre Leibniz pour le Moyen-Orient, cet appui seul ne suffira pas. "La militarisation, dans une certaine mesure même, elle peut affaiblir l'Etat parce que d'abord, cette militarisation-là, elle coûte trop cher pour un pays comme le Niger. Et puis le soutien extérieur que ces pays de la région ont, quand on parle en particulier de l'Europe ou de la France, c'est un soutien qui, à un certain moment, va se réduire et va se retirer", estime Abdoulaye Sounaye, qui préconise que le nouveau chef de l'Etat entame un dialogue avec toutes les parties adverses.

"Avec tous ces groupes qui émergent et toutes ces tournures que prend le conflit dans la région, il faudrait éviter, à mon avis, que le terrorisme djihadiste, les conflits communautaires ne viennent rejoindre toute cette opposition sociale ou politique, qu'on voit déjà après les élections s'articuler ou s'affirmer, et créer un chaos qui risque non seulement d'être un défi majeur pour le gouvernement, mais peut-être même toucher aux conditions-mêmes d'existence de l'État comme entité politique", poursuit l'expert basé à Berlin.

Le dialogue avec l'opposition est donc un élément à privilégier et représente le deuxième grand défi pour Mohamed Bazoum. "Qu'il s'ouvre à elle et qu'il crée les conditions pour que les partis politiques, notamment ceux de l'opposition, lui parlent, qu'il livre accès à lui et qu'il le fasse aussi, qu'il leur accorde aussi son attention", recommande Abdoulaye Sounaye qui soutient qu'en définitive, il appartient au nouveau président de faire le geste à l'endroit des opposants en faisant libérer par ailleurs les prisonniers politiques.

Auteur: Fréjus Quenum, Martina Schwikowski

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