Tchad: «Il faut un pouvoir civil par les urnes, mais laissons le temps au CMT»

Mahamat Idriss Deby Itno, fils du président Idriss Deby Itno, ici le mardi 20 avril 2021, dirige le Conseil militaire de transition (CMT). © Tele Tchad via AP Mahamat Idriss Deby Itno, fils du président Idriss Deby Itno, ici le mardi 20 avril 2021, dirige le Conseil militaire de transition (CMT).

Amine Abba Sidick était ministre des Affaires étrangères du Tchad lorsque Idriss Déby Itno a été tué. Depuis la dissolution du gouvernement, il n’est plus ministre, mais explique assurer les affaires courantes. Avant cela, cette figure de la vie politique tchadienne avait été ambassadeur du Tchad en France et directeur de cabinet civil à la présidence. Amine Abba Sidick envisage la période de transition comme un processus devant mener à l’instauration d’un pouvoir civil élu. D’ici-là, il appelle à soutenir le Conseil militaire de transition.

RFI : Pour commencer, votre réaction sur les violences de ce matin. Des manifestations à l’appel de l’opposition, une répression meurtrière : est-ce qu’on ne pouvait pas éviter cela ?

Amine Abba Sidick : Nous avons une situation sécuritaire qu’il faut préserver. Le maréchal du Tchad vient de trouver la mort. La situation sécuritaire est très mouvante, et vraiment, ce n’est pas le moment de faire des manifestations.

Laisser l’opposition s’exprimer, manifester, sans réprimer… c’est le jeu de la démocratie non ?

Est-ce que vous pouvez me garantir que tous ceux qui manifestent, c’est uniquement pour manifester ? On ne sait pas. Est-ce que tout le monde est manifestant pacifique ?

Sur ce Conseil militaire de Transition qui a pris le pouvoir, pour 18 mois annoncés, avec à sa tête le général Mahamat Idriss Déby, fil d’Idriss Déby Itno. Ce n’est pas ce que la Constitution tchadienne prévoyait. Comment vous positionnez-vous vis-à-vis de ce CMT ?

Je tiens à la sécurité et à la paix de mon pays. La réalité est là. C’est le CMT qui assure la sécurité de ce pays, il faut l’aider.

Vous êtes un ancien ministre du Maréchal Idriss Déby Itno. Vous êtes aussi un homme politique, un diplomate, un civil. Est-ce que la prise du pouvoir par un groupe de militaires ne vous effraie pas ?

Vous savez, il y a les principes et il y a la réalité sur le terrain. J’ai connu ce pays, je suis un homme d’un certain âge et d’expérience. Il faut se diriger effectivement vers les principes, mais la réalité est là, et elle est sécuritaire.

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Pour vous, c'est un moment nécessaire…

C’est un moment nécessaire et maintenant les principes doivent servir d’horizon. Et c’est quoi cet horizon ? L’horizon, c'est, qu’entre temps, il faut un consensus politique, des élections paisibles et libres, pour qu’un pouvoir civil par les urnes arrive, mais pas sur le champ. On ne peut pas réclamer cela sur le champ quand même !

L’opposition parle de succession dynastique, de père en fils. Ce qui n’est pas l’apanage d’une démocratie… Est-ce que vous ne craignez pas que ceux qui ont pris le pouvoir veuillent le garder ?

Mais ceux qui disent cela, qu’est-ce qu’ils ont en échange ? C’est uniquement des principes. Ils ne connaissent même pas la réalité ! Sur le champ, aujourd’hui, on va mettre un pouvoir civil ? Soyons sérieux ! Il faut toujours un processus !

Le Conseil militaire de transition a rejeté l’offre de cessez-le-feu des rebelles du Fact. Est-ce que ce n’était pas une occasion à saisir pour éviter une guerre civile ?

Je comprends humainement l’attitude du CMT vis-à-vis du FACT, qui est l’auteur de la mort du président Idriss Déby. Les cendres sont encore chaudes. Le soldat qui est sur le terrain a encore la rage au cœur. Laissons le temps au CMT d’examiner ce dossier.

Justement, sur la mort d’Idriss Déby Itno, vous dites vouloir mettre un terme aux rumeurs…

Certains se perdent en conjectures sur ce sujet. Le Président s’est conduit en soldat, et il est mort en soldat dans ces combats. Et ce qui est curieux, c’est que ce sont ceux qui ne sont pas dans son camp qui spéculent. Tous ceux qui étaient autour de lui ont témoigné qu’il est mort dans les combats.

Donc un assassinat ourdi par des proches, au sein de l’armée, de son clan ou de sa famille, est selon vous à exclure ?

Je n’ai aucune preuve. Pourquoi ne pas croire ceux qui étaient autour de lui et qui ont toujours été ses fidèles ?

Le CMT demande au Niger une sorte de droit de poursuite sur son territoire contre les rebelles du Fact. Vous adhérez à cette demande ?

Je pense que le Niger a déjà réagi favorablement. Il est du côté des autorités tchadiennes. Il y a des accords bilatéraux, et au sein du G5 nous avons des conventions, nous avons des accords, et donc le Niger est tenu de les appliquer en toute fraternité.

Mais ce n’est pas la vocation du G5 Sahel, qui agit théoriquement sur le terrain de la lutte antiterroriste, pas pour soutenir tel ou tel régime…

Quand il y a des gens qui partent d’un autre pays, qui viennent attaquer, il est du devoir du G5 de s’y pencher, parce qu’il y va de la sécurité des États du G5 Sahel. Et n’oubliez pas que le Tchad, c’est la digue en matière de sécurité du G5 Sahel.

Le Premier ministre de la Transition tchadienne a été nommé : Albert Pahimi Padacké. C’est un bon choix ?

C’est un choix raisonnable, c’est un homme modéré. Je pense que c’est un bon choix.

Beaucoup voient en lui une caution civile du nouveau régime militaire, de la même manière qu’il avait été un « faux candidat d’opposition » contre Idriss Déby Itno lors de la dernière présidentielle, lui qui avait été, déjà, son Premier ministre…

Vous dites « beaucoup », mais est-ce que vous avez fait un sondage, est-ce qu’ils sont les plus nombreux ? Non, je ne pense pas. Personnellement, ce qui me tient à cœur, c’est la stabilisation, c’est la paix et la sécurité de ce pays.

Est-ce que vous êtes favorable, comme l’opposition le demande, à un dialogue national ?

Je pense qu’il faut s’ouvrir vers tout le monde pour dialoguer, et je pense qu’il faut laisser le temps au temps pour faire cela. Et si nous commençons dès maintenant, nous pourrons réaliser cela d'ici à dix-huit mois, comme l’a fixé le CMT.

Lorsqu’on voit la répression des manifestations, violente, meurtrière, est-ce que le CMT est en mesure d’organiser un tel dialogue, de manière vraiment inclusive ?

Il ne faut pas juger l’action du CMT à l’aune des manifestations de ce matin. Le pays vient d’être attaqué par des gens venus de l’extérieur. Vous pensez que c’est vraiment raisonnable de laisser des manifestations en ce moment, dans ce contexte ? Je ne pense pas quand même !

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