À la veille de l’élection présidentielle, la démocratie béninoise en question

Des affiches électorales disposées le long d'une artère routière de Cotonou, le 8 avril 2021. © RFI/Aurore Lartigue Des affiches électorales disposées le long d'une artère routière de Cotonou, le 8 avril 2021.

Les Béninois sont appelés aux urnes dimanche 11 avril pour élire leur président. Alors que le pays a longtemps été salué comme une démocratie exemplaire en Afrique de l’Ouest, des voix s’élèvent aujourd’hui pour dénoncer une « dérive autoritaire » du régime de Patrice Talon qui brigue un second mandat. 

De notre envoyée spéciale à Cotonou,

Dans les rues de Cotonou et des environs, le soleil brille presque sans partage sur le bleu des affiches de campagne de Patrice Talon. Celles -rares- des deux seuls candidats que le président sortant aura face à lui dimanche, Alassane Soumanou, du parti Force Cauris pour un Bénin émergent (FCBE), et Corentin Kohoué, qui fait figure de dissident parmi les opposants, font pâle figure. À l’image du statut de « faire-valoir » que prête l’opposition à ces deux personnalités peu connues. Ces trois candidatures sont les seules à avoir été acceptées par la Commission électorale nationale autonome (Cena) sur les vingt déposées. Un scénario inédit au Bénin. Les opposants au président sortant dénoncent une opposition muselée et un scrutin verrouillé alors que le ticket Talon-Talata n’a pas caché sa volonté d’un « K.O. » dès le premier tour.

« Dédémocratisation »

Ils ne sont pas les seuls à s’alerter d’un « rétrécissement de l’espace démocratique » dans l’ancien royaume du Dahomey. En cinq ans, les indicateurs de bonne gouvernance sont passés au rouge. Dans son dernier rapport publié le 11 mars, le Freedom House, think tank indépendant américain qui mesure l’évolution des libertés publiques et la démocratie dans le monde, le Bénin a perdu 14 points entre 2019 et 2020, ce qui lui vaut la perte de son label de « pays libre ». Dans son rapport de 2020, l’Economist Intelligence Unit qualifie de son côté le Bénin de démocratie hybride. « C’est-à-dire que les principes de la démocratie sont toujours là mais que leur application dans la réalité est problématique », explique Expédit Ologou, président du Civic Academy for Africa’s Future (CiAAF), un centre de recherche sur la gouvernance. « Par exemple, le principe de séparation des pouvoirs demeure, on a bien l’Assemblée nationale, la Cour constitutionnelle, le pouvoir judiciaire et de l’autre côté le pouvoir exécutif. Mais dans la réalité, on a une seule personne qui décide de tout. L’exécutif a deux partis politiques qui siègent à l’Assemblée nationale de façon totalitaire, tous les sièges du Parlement appartenant aux deux partis fondés sous les auspices du chef de l’État. La Cour constitutionnelle a été désignée par une majorité liée au Parlement qui était favorable au chef de l’État et par le chef de l’État. Quant au pouvoir judiciaire (la Cour constitutionnelle fait partie du pouvoir judiciaire), il a encore été un peu plus limité dans ses capacités d’agir, le Conseil supérieur de la magistrature ayant été renforcé avec un nombre encore plus important de membres du gouvernement. » Pour l’analyste politique, le pays est en voie de « dédémocratisation ».

Depuis l’avènement du multipartisme, en 1990, le pays d’Afrique de l’Ouest a pourtant souvent été cité en exemple pour sa stabilité et sa vitalité démocratique. Même si le politologue Oswald Padonou tient à nuancer le discours qui consiste à dire que « c’était mieux avant ». « Derrière cette démocratie de façade qui était si appréciée, il y avait beaucoup de corruption, rappelle-t-il. C’était un marché avec des compromis et des compromissions. Je ne me satisfais pas de la situation actuelle, mais il fallait rompre avec cette logique-là. »

Pluralisme limité et figures de l’opposition écartées

Aujourd’hui, le paysage politique béninois apparaît fermé. C’est en 2018 que ce processus s’est enclenché. Cette année-là a été adoptée une loi obligeant les partis à s’enregistrer afin d’obtenir un certificat de conformité. Lors des élections législatives de 2019, aucune formation d’opposition ne parvient à l’obtenir et seuls les deux blocs de la mouvance présidentielle sont autorisés à présenter des listes. L’élection est marquée par des violences qui se soldent par quatre morts par balle, selon Amnesty International. Disposant désormais d’une majorité écrasante à l’Assemblée, les députés font adopter quelques mois plus tard une révision constitutionnelle. Un an après, en 2020, l’opposition est exclue pour les mêmes raisons que pour les législatives. Conséquence : seuls six maires dissidents sont élus. Problème : la révision constitutionnelle impose désormais d’obtenir le parrainage d’au moins 10% des élus (maires et députés), soit seize parrains. Or les 83 députés de l’Assemblée nationale et la quasi-totalité des maires sont acquis à la mouvance présidentielle. Difficile dans ces conditions pour les figures de l’opposition de faire acte de candidature.

En parallèle, les principales figures de l’opposition béninoise semblent avoir été progressivement écartées du jeu politique. « Depuis le début de l’année, Amnesty International a recensé la convocation, l’arrestation et/ou la condamnation d’au moins douze opposants politiques et voix critiques du pouvoir », explique l’ONG dans un rapport daté de fin mars. La liste est longue : début mars, deux membres du nouveau parti d’opposition Les Démocrates, Bio Dramane Tidjani et Mamadou Tidjani, ont été inculpés pour « association de malfaiteurs et terrorisme ». La présidente de cette formation et ex-ministre de la Justice Reckya Madougou a elle aussi été arrêtée et incarcérée. Elle est accusée par la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet) d’avoir planifié des exécutions de personnalités politiques afin de « déstabiliser le pays et suspendre le processus électoral ». Mais cette cour est décriée. Le 4 avril dernier, le juge Essowé Batamoussi, qui a fui le Bénin, a déclaré sur RFI que « toutes les décisions que [la cour a] été amenée à prendre l’ont été sur pression, y compris celle concernant le placement en détention de Reckya Madougou ». On peut aussi citer l’homme d’affaires Sébastien Ajavon, jadis allié du président, actuellement exilé en France où il a le statut de réfugié politique. En 2018, il a été condamné à 20 ans de prison dans une affaire de trafic de drogue et récemment condamné par contumace à une nouvelle peine de 5 ans de prison. L’ex-ministre des Finances, Komi Koutché, sous le coup d’une condamnation par contumace à vingt ans de prison pour « détournements », est réfugié aux États-Unis. Enfin, Ganiou Soglo, le fils de l’ancien président Nicéphore Soglo, a été blessé par balle dans une embuscade que l’opposition dénonce comme une « tentative d’assassinat ». Quant à l’ancien Premier ministre franco-béninois Lionel Zinsou, arrivé en deuxième position en 2016, il a été condamné à cinq ans d’inégibilité et six mois d’emprisonnement avec sursis pour « dépassement de frais de campagne ».

« Mise en ordre » du pays

Dans son bureau de Cotonou orné du portrait présidentiel de Patrice Talon, le ministre de la Communication Alain Orounla reste droit dans ses bottes. « Il y a une confusion entre la dérive autoritaire et la restauration de l’État de droit et non de l’État de libertinage, tranche-t-il lorsqu’on lui soumet la question de l’état de santé de la démocratie béninoise. Lui évoque une « mise en ordre » et une « rationalisation du système partisan ». Quant aux poursuites qui ont visé des figures de l’opposition, il invoque une « lutte implacable contre la corruption et l’impunité ». « Personne n’est au-dessus des lois », rappelle-t-il, assurant qu’aucune liberté n’a reculé dans le pays.

Le gouvernement s’appuie aussi sur de bons résultats économiques, sur le plan de la croissance notamment qui s’est maintenue malgré la crise sanitaire liée au Covid-19, pour justifier une certaine « fermeté ». Et il faut dire que sur ce point, les Béninois n’ont pas que des reproches à faire au gouvernement. Si Cotonou est en chantier, l’eau potable est de plus en plus accessible dans les zones rurales, l’électricité aussi et les routes n’en finissent plus de se construire. « Celui qui a pris le pouvoir depuis 2016 estime que si l’on veut aller au développement il faut mettre entre parenthèses certaines valeurs ou certains principes démocratiques », analyse Expédit Ologou. Pour le président du CiAAF, si l’on ne peut contester que le président sortant « a réussi à discipliner les fonctionnaires d’État quant à leur rapport au bien public, l’argument de la rationalisation économique est aussi un prétexte pour durcir le régime et le rendre de plus en plus autoritaire ». Expédit Ologou dénonce « une philosophie de capture de la démocratie ». Neutraliser les forces politiques à même de le contester, neutraliser les possibilités de contestation sociale en limitant le droit de grève et mettre en place un cadre juridique qui permette de limiter les possibilités de contestation. Le Bénin a par exemple retiré la possibilité aux citoyens et ONG le droit de saisir la Cour africaine des droits de l’homme (CADHP), la décision est effective depuis le 26 mars.

Médias au pas

L’ONG Amnesty International a documenté plusieurs atteintes au droit de l’homme dans son rapport publié cette semaine, notamment des atteintes au droit de réunion et à la liberté d’expression. « On a eu des réunions estudiantines qui ont été dispersées, avec la mort d’un étudiant, énumère Dieudonné Dagbeto, président d’Amnesty International au Bénin dans ces locaux du quartier Aïdjedo. Nous avons eu également des professionnels de santé qui ont voulu alerter sur le manque d’équipement du personnel médical pour faire face au Covid-19, qui ont été inquiétés. L’un d’eux, Adolphe Houssou, porte-parole du Collectif des syndicats de la santé, a fui le pays. » 

Le pays a également perdu 17 places dans le classement annuel de Reporters sans frontières. Même s’il est censé encadrer uniquement les publications en ligne, plusieurs journalistes et blogueurs ont été poursuivis depuis l’adoption d’un Code du numérique en 2018, comme Ignace Sossou. Libéré en juin après six mois de détention, il avait été condamné pour « harcèlement par le biais de moyens électroniques » après avoir publié sur Twitter les propos du procureur de la République. « Une manière de terroriser les journalistes », dénonce le journaliste de 32 ans qui se souvient clairement qu’à son procès, le ministère public a demandé au tribunal de le condamner pour décourager tous les journalistes, qui étaient présents. « Et ça n’a pas raté, souligne-t-il : aujourd’hui au Bénin, très peu de journalistes osent faire des sujets polémiques, qui risquent d’écorcher le gouvernement. » Pour le journaliste d’investigation, « le sentiment de peur est généralisé ». Il le ressent dans son travail : « les gens ont peur de me donner des informations, car ils craignent que je sois sur écoute ou qu’on puisse remonter jusqu’à eux ».

« Le pouvoir est hostile à toute voix discordante. Depuis 2016, chaque année il y a eu des atteintes à la liberté des médias et sur les réseaux sociaux », souligne Olivier Assinou, chroniqueur indépendant et membre de l’Association des blogueurs du Bénin. « Mise sous scellé par la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication (HAAC) fin 2016 de plusieurs médias réputés pour leur non proximité avec le président », révélations en 2017 sur des « notes de cadrage envoyées par le gouvernement à certains médias pour indiquer des angles de traitement », « suspension du journal La Nouvelle Tribune par la HAAC »… La liste continue. En 2020, le journaliste Aristide Fassinou Hounkpevi a été arrêté par des agents de l’Office central de répression de la cybercriminalité, dénonce également Amnesty International, et inculpé pour « harcèlement par le biais de moyens de communication électroniques » pour des commentaires publiés sur les réseaux sociaux au sujet de l’éventuelle nomination du ministre des Affaires étrangères au poste d’ambassadeur du Bénin en France.

« Pour moi le gros problème, c’est que le régulateur, la HAAC, censée protéger les métiers de la presse, ne joue pas son rôle de contre-pouvoir, estime Oswald Padonou. Elle se comporte comme un gendarme, un tribunal qui sanctionne et contraint les médias à rester dans le moule imposé. » Mais au-delà, pour l’analyste, il y a un dysfonctionnement structurel des médias au Bénin qui n’est pas seulement lié à une volonté de caporalisation des médias par Patrice Talon. « La plupart ne sont pas viables économiquement, ce qui nuit à leur indépendance. Et c’est dangereux pour la démocratie. »

Pour ces élections, certains redoutent aussi une coupure d’internet, comme lors des élections de 2019, si la tension venait à monter. En cette dernière semaine avant le vote, des violences éparses ont éclaté dans le pays. Une personne a été tuée à Savè jeudi. Les contestataires pointent du doigt le fait que le mandat de Patrice Talon s’est terminé le lundi 5 avril à minuit et demandent son départ. La réforme constitutionnelle de 2019 a entraîné un glissement de calendrier qui rallonge son mandat jusqu’à l’investiture du président qui sera élu, soit de 45 jours. Faut-il craindre une explosion pour autant ? Difficile à dire pour les observateurs. Les rues de Cotonou n’ont en tout cas pas perdu leur activité habituelle, si ce n’est que peuvent surgir à tout moment une nuée d’enfants qui agitent bruyamment des drapeaux et des pancartes à l’effigie de Patrice Talon et de sa colistière. Pour Expédit Ologou, « tout est possible, la paix comme son contraire ».

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