Indo-Pacifique: une nouvelle zone d’influence pour contrer la Chine?

Des navires d'une milice maritime chinoise alignés en mer de Chine du Sud, le 22 mars 2021. «La Chine est en train de militariser des archipels qui sont contestés et remet en cause le droit international», dit la chercheuse Raphaëlle Khan. © HANDOUT / AFP Des navires d'une milice maritime chinoise alignés en mer de Chine du Sud, le 22 mars 2021. «La Chine est en train de militariser des archipels qui sont contestés et remet en cause le droit international», dit la chercheuse Raphaëlle Khan.

Un dialogue trilatéral entre les ministres des Affaires étrangères de France, d’Inde et d’Australie se tient ce mardi 13 avril dans la capitale indienne, New Delhi. Il s’agit entre autres de discuter des mesures à prendre pour renforcer la sécurité maritime et collaborer sur des défis communs dans la région Indo-Pacifique. Les trois ministres des Affaires étrangères comptent parler environnement, sécurité mondiale et posture chinoise dans l’Indo-Pacifique. 

Depuis 2019, la France développe un nouveau discours géostratégique autour du concept de l’« Indo-Pacifique », notamment parce que la région constitue pour elle un élément crucial : Paris y investit depuis des décennies des capitaux économiques, politiques et militaires. « Il faut rappeler que la France dispose, en raison de ses territoires à la fois dans l’océan Indien et dans le Pacifique, de la deuxième zone économique mondiale dans le domaine océanique », souligne Jean Luc Racine, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l'Asie. Selon lui, nous assistons à une concentration nouvelle de pouvoir en Asie et dans l’Indo-Pacifique et un sommet tel que celui-ci est « une façon pour la France de rappeler qu’elle est une puissance, qu’elle a des intérêts nationaux et internationaux aussi bien dans l’océan Indien que dans le Pacifique. C’est une opportunité parmi d’autres, mais la réunion du 13 avril est une des possibilités de réaffirmer cette légitimité de la présence française dans les grandes discussions dans le cadre de ce qu’on appelle aujourd’hui l’Indo-Pacifique. » 

Economiquement parlant, « c'est une région qui concentre un tiers du commerce international, ces routes commerciales maritimes sont un espace de transit vital pour ce commerce international et tous les acteurs ont intérêt à sécuriser ces lignes, considérant que l’océan Indien est caractérisé par des points d’étranglement stratégiques qui rendent ces lignes particulièrement vulnérables », explique Raphaëlle Khan, chercheuse associée au Centre Asie de l'Université de Harvard. « Au niveau économique, en ce qui concerne la France, 40% des importations hors UE proviennent de l’Indo-Pacifique et 34% de ses exportations hors UE vont vers l’Indo-Pacifique, ce sont des chiffres assez importants »,  poursuit-elle. 

L’Inde, pays pivot

Le fait que le dialogue se tienne en Inde permet à New Delhi d’affirmer ses positions sur la scène internationale. « Pour l’Inde, c’est une des affirmations de sa volonté d’être un des pays pivots dans cet espace Indo-Pacifique et c’est surtout une façon de réaffirmer les liens avec la France », explique Jean Luc Racine. New Delhi multiplie les « mini-latéraux » (petites réunions entre différents pays, ndlr) « alors même que l’Inde devrait accueillir dans quelques mois le prochain sommet des BRICS (Brésil Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, ndlr) dans lequel il y aura donc la Chine et la Russie ». Selon le chercheur, les dynamiques géopolitiques bougent de plus en plus et New Delhi entend rappeler que l’Inde est une puissance émergente et multiplie les partenariats au nom de l’autonomie stratégique. 

L’Inde s’est jointe à la France, le Japon, les États-Unis et l’Australie lors de l’exercice naval « La Pérouse » qui s’est tenu début avril dans la zone Indo-Pacifique. Ces pays ont déployé des navires de guerre pour une manœuvre conjointe qui fait suite à plusieurs autres exercices navals alliés dans les mers d’Asie et l’océan Indien. « La France est en train de voir comment elle peut interagir avec le QUAD (Dialogue quadrilatéral pour la sécurité, une coopération informelle entre les Etats-Unis, le Japon, l’Australie et l’Inde, ndlr), mais le QUAD, ce sont quatre pays différents, avec lesquels Paris entretient des relations propres à chacun », souligne Cleo Paskal, chercheuse sur l’Indo-Pacifique à l’institut Chatham House. Dans le cadre de ce sommet trilatéral à New Delhi, nous parlons de deux membres du QUAD, l’Inde et l’Australie, qui « viennent d’acheter auprès de la France d’importants appareils militaires, ce qui montre que les relations sont déjà bien ancrées. » 

Par ailleurs, la chercheuse souligne que la France est en avance lorsqu’il s’agit de ses relations avec l’Inde, « surtout dans l’océan Indien. Les deux pays ont coopéré sur des sujets tels que l'espace, le domaine maritime. Depuis des décennies, la relation entre la France et l’Inde est en réalité l’une des plus solides parmi les pays du QUAD. » 

Contrebalancer la puissance grandissante de la Chine

L’intérêt des puissances occidentales s’inscrit directement dans un contexte de montée en puissance de la Chine, poursuit Raphaëlle Khan : « Au niveau sécuritaire, le problème c’est que l’on a une insécurité mutuelle qui est en train de croître, avec une augmentation des dépenses militaires et une militarisation accrue de la région. La Chine est en train de militariser des archipels qui sont contestés. Plus généralement, elle est en train de remettre en cause le droit international, la convention des Nations Unies sur le droit de la mer et la militarisation est aussi une expression d’une compétition croissante entre les Etats-Unis et la Chine dans la région et des puissances régionales. » 

Selon Cleo Paskal, Pékin essaie de saper les pays occidentaux de l’intérieur ainsi que les potentiels rivaux régionaux en utilisant, par exemple, les réseaux sociaux ou d'autres biais pour créer la division. « L’Inde a subi ces derniers mois une cyberattaque sur le réseau internet de Bombay. D’autre part, vingt de ses soldats ont été tués par des maoïstes et il y a eu une attaque sur une usine d’iPhone. Tout semble remonter d’une façon ou d’une autre vers la Chine », explique la chercheuse. Selon elle, « la Chine essaye de faire paraître l’Inde instable, afin de créer tant de problèmes internes qu’elle en devienne moins capable de collaborer avec d’autres pays ». C’est une façon pour Pékin d’essayer de briser des partenariats potentiels, entre les pays occidentaux ou bien avec des pays qui peuvent constituer une menace pour la Chine d’une façon ou d’une autre, comme l’Inde. 

« On assiste aujourd’hui à un jeu diplomatique classique mais fascinant. Les pays du QUAD et d’autres, dont la France, parlent d’Indo-Pacifique. La Chine comme la Russie continuent de parler d’Asie-Pacifique. Ce qui n’est pas la même chose puisque ça met l’Inde de côté », souligne Jean Luc Racine. Le chercheur explique que chacun essaye de ne pas envenimer les choses par des discours mais le message est très clair quant à l’affirmation de la nécessité d’avoir un Indo-Pacifique libre et ouvert à la navigation, en fonction des règles internationales du droit de la mer. Mais la Chine garde tout de même des atouts en main : « Évidemment en premier lieu, sa puissance économique. On le voit bien avec la place un peu ambiguë que tiennent les pays de l’ASEAN qui ne veulent pas avoir à choisir entre la Chine - qui est pour beaucoup d’entre eux le partenaire économique numéro un - et cette alliance américaine qui pour l’Inde n’est pas supposée être une alliance mais davantage un partenariat avec les Etats-Unis et ses alliés japonais et australiens. »

Tensions dans la région, sous influence des jeux d’alliance

Tout cela s’inscrit dans une géopolitique plus large dans laquelle il faut aussi faire entrer aujourd’hui le rapprochement entre la Russie et la Chine : « C’est une façon de répondre aux tensions entre la Russie et l’Europe après le changement de statut de la Crimée. On est loin des rives océanes, mais c’est bien ce très grand jeu qui est en train de se déployer et dans ce très grand jeu, le QUAD est un nouvel élément important. En parallèle au QUAD, ce genre de réunions trilatérales tend à affirmer justement la multiplicité des canaux par lesquels le monde est en train de se recomposer », conclut Jean Luc Racine. 

Le dossier brûlant qui revient sur la table est celui de Taïwan selon Cleo Paskal : « À quel moment la Chine va-t-elle lancer une attaque contre Taïwan ? Vu la façon dont la Chine opère, elle va essayer de faire éclater des tensions à des endroits différents. Par exemple, si la Russie va en Ukraine, si les problèmes s’accentuent en Birmanie et s’il y a d’autres problèmes avec l’Iran ou la Corée du Nord, Washington, Paris et Londres seront préoccupés par toutes ces autres tensions, ce qui laisse une porte ouverte pour lancer une cyberattaque sur Taïwan ». Pour Cleo Paskal, il n’y a pas de désescalade possible, car Pékin va attiser beaucoup de tensions et à un certain degré, Moscou également. « Et au final, la Chine aura ce qu'elle souhaite, c'est-à-dire prendre le contrôle de Taïwan, mais également essayer de lancer sa monnaie digitale afin de saper le dollar américain. Ce sont les deux buts principaux de Pékin aujourd'hui. » 

La chercheuse explique qu’il y a de moins en moins de place pour le hedging - ce sont des stratégies consistant à multiplier ses options pour minimiser les risques, notamment au travers de nombreux partenariats stratégiques et accords « mini-latéraux ». Pour Cleo Paskal, « avant, les pays disaient vouloir la sécurité américaine et les investissements chinois sauf que maintenant, on s’inquiète de plus en plus de la Chine, donc il y a moins de possibilités de naviguer entre deux eaux. »

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