Congo : polémique autour des causes de la mort de l’opposant Kolelas

© Fournis par Le Point

Le calme règne devant le domicile de Guy-Brice Parfait Kolelas, à Bacongo Mpissa, un quartier au sud de Brazzaville. Depuis la veillée mortuaire organisée lundi après l'annonce de sa mort, les proches, les sympathisants, parfois des responsables politiques continuent d'affluer pour présenter leurs condoléances. Assis sous les barnums disposés le long de la rue en terre, ils sont regroupés dans une ambiance solennelle. Mais, hors de ce périmètre, son décès brutal, survenu peu après son évacuation vers Paris lors du premier tour de la présidentielle ce dimanche 21 mars, n'en finit pas de défrayer la chronique.

De quoi « Pako » est-il donc mort ?

Du « corona » ? D'empoisonnement ? Le chef de l'Union des démocrates humanistes (UDH-Yuki), principal adversaire dans les urnes du président sortant Denis Sassou Nguesso (déclaré vainqueur avec 88,6 % des voix), avait certes été diagnostiqué positif au Covid-19 en fin de semaine dernière. Mais nombre de Congolais n'y croient pas. « Il n'y a pas de corona ici », répètent-ils. Selon la base de données de l'université John-Hopkins, le pays enregistre 9 681 cas et 135 décès depuis l'apparition de la pandémie, pour plus de 5 millions d'habitants.

Ce mercredi, le parquet de Bobigny a rendu compte de l'enquête qu'il avait automatiquement ouverte à la suite du décès constaté, précise-t-il, « à 1 h 40, alors que l'avion qui le transportait depuis Brazzaville avait atterri à 1 h 35 à l'aéroport de Paris-Le Bourget » ce lundi 22 mars. « L'autopsie réalisée le 23 mars 2021 a conclu à une insuffisance cardio-respiratoire due une pneumopathie diffuse sévère bilatérale compatible avec la constatation médicale congolaise du Covid-19, la contamination au virus Sars-Cov-2 étant confirmée par la virologie moléculaire », mentionne le communiqué transmis au Point Afrique. Un document par ailleurs abondamment partagé sur Twitter et Facebook.

Une polémique qui en dit long sur un climat de suspicion et de défiance

Pour autant, la version du décès « compatible » avec la contamination au Covid-19 ne convainc toujours pas. Pour une large part de l'opinion, Parfait Kolelas aurait bel et bien été empoisonné. La thèse de l'intoxication au polonium s'est même propagée sur les réseaux sociaux, charriant nombre d'infox. Cette substance radioactive hautement toxique avait notamment servi à éliminer en 2006 à Londres l'espion russe Alexander Litvinenko. Un emballement qui en dit long à la fois sur la vulnérabilité des opposants au Congo, mais aussi sur la défiance feutrée vis-à-vis de la France, jugée trop complaisante envers Denis Sassou Nguesso (trente-six ans d'exercice du pouvoir cumulés) au nom de ses intérêts économiques. Le groupe Total, par exemple, présent depuis 1968 en République du Congo (il a fusionné en 2000 avec Elf-Aquitaine), contrôle 60 % de la production des hydrocarbures, selon le rapport 2018 de l'Initiative pour la transparence dans les industries extractives. En somme, soutenir la version de la mort due au Covid-19 reviendrait à faire le jeu du pouvoir et de son supposé allié français.

La famille Kolelas dans l'attente

Ce jeudi, la famille de Parfait Kolelas a publié à son tour un communiqué à la suite des conclusions de la justice française étayées par le rapport de l'institut médico-légal de Paris. Le ton est à la fois réservé et mesuré. « La veuve Kolelas et la famille Kolelas affirment n'avoir reçu aucune conclusion concernant l'autopsie en cours à l'institut médico-légal. Une communication officielle aura lieu une fois les résultats connus. De ce fait, nous appelons au respect et à la dignité pour la mémoire de notre regretté frère Guy-Brice Parfait Kolelas », mentionnent-ils. Soucieux de ne pas se prononcer sur les causes de la mort de son candidat, le directeur de campagne de l'UDH-Yuki, Christian Cyr Rodrigue Mayanda, rappelle que « Kolelas avait déjà fait l'objet d'une tentative d'empoisonnement l'année dernière. Il disait que le président de la République ne voulait plus le voir, et on prenait très au sérieux les tentatives de l'éliminer ». Lors de la proclamation des résultats provisoires de la présidentielle, mardi soir, près de deux jours après l'annonce du décès de Guy-Brice Parfait Kolelas, le président Sassou Nguesso était sorti de son silence. « Au-delà de nos divergences politiques et peut-être même idéologiques, la perte de ce fils me bouleverse profondément », avait-il déclaré.

Les résultats de la présidentielle contestés

Par ailleurs, l'UDH-Yuki a rejeté les résultats provisoires officiels. « Notre démocratie balbutiante a été à nouveau mise à rude épreuve par les vieux démons du monopartisme des années 1970 et 1980, a déclaré le président national de la jeunesse Dedja Licrece Nguedi. Après le hold-up électoral de 2016, nombre d'entre nous, peuples congolais, croyaient que le ridicule dont fait montre aujourd'hui le Congo dans le concert des nations en matière électorale devait être éradiqué. Mais hélas (?) la fraude a été une fois de plus au rendez-vous. (?) Le bureau politique de l'UDH-Yuki rejette énergiquement dans sa globalité ces résultats et invite la Cour constitutionnelle à en faire autant en disant le droit, rien que le droit. » Comme l'expliquaient ce mardi au Point Afrique Jean-Jacques Serge Yombi-Opango et Justin Nzoloufoua, respectivement allié politique et directeur de communication de Parfait Kolelas, l'UDH-Yuki avait constitué un dossier de recours à la Cour constitutionnelle pour faire annuler le scrutin en raison de l'empêchement d'un candidat. Mais, le lendemain, l'institution leur aurait signifié que le dossier devait être déposé par le candidat (défunt) en personne.

Un recours de Mathias Dzon annoncé

L'ex-ministre des Finances Mathias Dzon, également en lice dans cette présidentielle au nom de l'Alliance pour la République et la démocratie, et crédité de 1,9 % des suffrages (3e position), a également annoncé qu'il intentait un recours. Le dossier va être déposé « incessamment » à la Cour constitutionnelle, affirme-t-il au Point Afrique. « Le président a tout falsifié. Lui qui ne peut dépasser 5 % des voix revendique 88 %. Notre recours se base sur les nombreuses irrégularités constatées, comme le fait d'avoir chassé des bureaux de vote dès 15 heures des délégués des candidats supposés surveiller le vote et le dépouillement ; sur la proclamation des résultats dans la précipitation alors que l'ensemble des procès-verbaux à travers le territoire n'avait pas pu être rassemblé, ce qui nous conduit à dire que ce sont des résultats préfabriqués qui ont été proclamés ; sur le décès du candidat Parfait Kolelas qui a été empêché de mener à bien sa campagne électorale dès jeudi dernier quand il a été hospitalisé. Il s'agit d'un empêchement définitif », résume-t-il.

Congo : polémique autour des causes de la mort de l’opposant Kolelas