Les jeunes années du prince Philip

La disparition brutale de sa mère alors qu'il avait neuf ans a profondément marqué le prince Philip.

© THE TIMES/SIPA

Un enfant à la mine grave s’agrippe à la main de sa mère. Le photographe n’arrive pas à les faire sourire, est-il trop loin ? La princesse Alice est sourde de naissance, mais elle lit sur les lèvres en quatre langues : anglais, allemand, français et grec, et parle de la voix étrange de ceux qui ne s’entendent pas. Poliment, on explique qu’elle est « un peu excentrique ».

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Philip est son fils unique. Son nom ressemble à un titre : « de Grèce », ce qui lui vaut toujours des incompréhensions à l’école, surtout qu’il est blond comme les enfants des contes d’Andersen. Rien de grec dans son ADN. Du côté de son père, le prince André, les origines sont danoises, et allemandes du côté de sa mère, née Battenberg, même si, depuis 1917, on dit « Mountbatten », la traduction en anglais. Par égard pour les cousins Windsor, on a « gommé » tout ce qui rappelait les liens avec le Kaiser. C’est un monde où on change de nom comme on change de château.

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La princesse Alice, le prince André et leurs cinq enfants vivent dans la maison de gardien d’une propriété de Saint-Cloud, qui leur est prêtée. Ils ont pour aïeule la reine Victoria, et des cousins sur tous les trônes d’Europe. Mais pas un sou. Ils n’ont plus de pays non plus. Le petit prince qui se donne beaucoup de mal pour montrer que sa tenue d’« evzone » à jupette plissée et chaussettes hautes n’est pas un simple déguisement, a quitté Corfou à 1 an, dans une caisse d’oranges. La princesse Alice tient une boutique de spécialités grecques faubourg Saint-Honoré. Pour habiller ses quatre filles, elle compte sur Edwina Mountbatten, sa belle-sœur, qui fait coudre ses robes avec suffisamment de réserves de tissus pour pouvoir les faire agrandir.

À 8 ans, à l’école The Elmes, à Saint-Cloud, une institution privée dirigée par une Américaine, pendant le concours « à qui avalera le plus vite un biscuit sans s’aider des doigts »... © DR © Fournis par Paris Match À 8 ans, à l’école The Elmes, à Saint-Cloud, une institution privée dirigée par une Américaine, pendant le concours « à qui avalera le plus vite un biscuit sans s’aider des doigts »... © DR

Le père de Philip, le prince André, a bien trop à faire avec le projet de ses Mémoires pour songer à gagner sa vie. En tant qu’ancien commandant du 5e corps d’armée d’Épire et des îles ioniennes, il est considéré comme un des artisans de la défaite de 1922 contre la Turquie. Il a été condamné comme déserteur. En réalité, il maintient qu’il a refusé d’obéir à un ordre absurde qui n’était rien d’autre qu’une expression de panique. D’une plume trempée dans le patriotisme, il écrit : « Pour la première fois depuis les souverains byzantins, un roi grec et une armée grecque foulèrent les immenses plaines d’Asie mineure. Le soldat grec, plein de foi et d’ardeur, prêt à se sacrifier, s’est lancé dans la lutte séculaire de sa race, la lutte de la civilisation contre la barbarie asiatique. » Sur le moment, il traitait plutôt ses soldats de « racaille » et ses supérieurs d’« incompétents ». Et de confier : « J’ai compris la vraie signification du proverbe grec : “Les dieux rendent fous ceux qu’ils veulent détruire.” » Avec 2 500 exemplaires vendus, le livre ne lui restituera pas sa fortune.

À la plage, en Normandie, vers 1925, avec ses parents, le prince André de Grèce et la princesse Alice, née Battenberg © SIPA © Fournis par Paris Match À la plage, en Normandie, vers 1925, avec ses parents, le prince André de Grèce et la princesse Alice, née Battenberg © SIPA

Le général Pangalos, qui dirigeait le tribunal militaire devant lequel le prince André a été déféré, avait prévenu. Des cinq enfants, il a dit : « Pauvres petits orphelins ! » Mais, quatre ans après l’assassinat de Nicolas II et de sa femme, une cousine, née de Hesse-Darmstadt, les Windsor ont jugé qu’il y avait eu assez de massacres dans la famille, et leurs services secrets les ont aidés à s’enfuir. Aussi loin qu’il se souvienne, Philip sait que l’Histoire est tragique. Et les adultes incompréhensibles. Ainsi, sa mère, de plus en plus « fatiguée » et qu’il faut laisser se reposer. Un jour, elle disparaît complètement. Il a 9 ans. Un « chien à la recherche de son panier », commentent des observateurs sans tendresse excessive. « No fixed abode », sans domicile fixe, c’est ce qui figure sur les registres de la pension ultrachic de Cheam où il a été expédié.

Alice a tout organisé. Elle a marié ses quatre filles à des princes allemands et recommandé à ses frères anglais de veiller sur le pensionnaire. Il passera les vacances chez les unes ou les autres, d’une forteresse prussienne à un château écossais. Elle-même prend le train pour ce qu’on appelle pudiquement un « sanatorium », près de Berlin. Parce qu’elle entend des voix et se dit en lien charnel avec le Christ, on lui diagnostique une schizophrénie d’origine hormonale. L’ordonnance ? Des rayons X chargés d’accélérer la ménopause. Alice a 46 ans, s’enfuit par une fenêtre, est rattrapée. Bientôt envoyée dans une nouvelle clinique en Suisse. Guérie ou pas, elle en sort après trois ans, guère pressée de retrouver ceux qui l’ont fait interner. Elle s’installe dans une auberge en Allemagne, totalement anonyme. Toujours seule à regarder le Ciel, un paquet de cigarettes à portée de main. Elle fume autant qu’elle prie.

En 1922, à Athènes. Le prince André de Grèce (à droite) sera condamné à mort pou © DR © Fournis par Paris Match En 1922, à Athènes. Le prince André de Grèce (à droite) sera condamné à mort pou © DR

Son fils ne la retrouvera qu’en 1937, à 16 ans, et dans des circonstances dramatiques : à l’enterrement de sa sœur Cécile, morte dans un crash aérien avec ses trois fils. Un enterrement sur lequel les saluts hitlériens jettent leur ombre écrasante. Lui aurait presque envie de rire : « Nous, à Cheam, on faisait le même geste pour demander à aller aux toilettes. » Du proviseur, le révérend Harold Taylor, il dira aussi qu’il est celui qui, à coups de fouet, a fait de lui un homme. Jamais non plus il ne retirera son admiration à Kurt Hahn, le directeur de Gordonstoun, dans le nord de l’Écosse, où il a passé quatre autres années. Il avait rencontré ce réfugié juif à l’époque où, en Allemagne, celui-ci dirigeait la plus élitiste des écoles, inspirée justement des vigoureux principes d’éducation britannique. Et c’est pourquoi la plupart des pensionnaires de Gordonstoun sont, comme lui, « un peu trop boches ». À ce titre, l’école est observée comme un nid d’espions. C’est une autre de ses caractéristiques, avec les douches glacées, les travaux obligatoires de gros œuvre, les sorties en mer en plein hiver… Mais Philip ne se dérobe pas, ne se plaint pas. Il est volontaire pour s’endurcir les muscles, la peau et l’âme. Et si, comme sa mère, il regarde vers le ciel, c’est parce qu’il veut devenir pilote. L’amiral Mountbatten, « oncle Dickie », saura le convaincre que la marine est plus conforme à leurs traditions. Un jour, Philip dira : « On a presque fini par croire que Dicky était mon père. » C’était préférable.

À Saint-Cloud, en 1928, dans la résidence de l’exil. Philip, 7 ans, près de sa mère et de son père. Autour, ses quatre sœurs : Margarita, Theodora, Cecili, Sophie. Deux ans plus tard, la famille éclate et il part en pension. © DR © Fournis par Paris Match À Saint-Cloud, en 1928, dans la résidence de l’exil. Philip, 7 ans, près de sa mère et de son père. Autour, ses quatre sœurs : Margarita, Theodora, Cecili, Sophie. Deux ans plus tard, la famille éclate et il part en pension. © DR

Le sien est mort en 1944. La compagne de ses dernières années, l’actrice Andrée Lafayette, dite comtesse de La Bigne, petite-fille de Valtesse, le modèle de la « Nana » de Zola (à chacun la préciosité de ses origines…), aimait confier en soupirant qu’il était mort aux commandes de son avion. Ça allait bien avec le décor. En réalité, le prince André avait succombé à une crise cardiaque après une nuit de beuverie avec des soldats américains. Il avait passé l’Occupation entre son yacht et l’hôtel Métropole, à Monaco. L’accumulation des dettes ne semble avoir eu aucun effet sur son humeur enjouée. À Athènes, celle qui était restée sa femme et portait désormais l’habit de nonne, donnait aux pauvres tout ce que réussissaient à lui envoyer ses frères, et risquait sa vie pour cacher une famille juive. Lui avait choisi le soleil des milliardaires et du champagne. Philip comprendra vite quel était l’intérêt d’opter pour la marine : pendant les permissions, ne sachant où aller, il pouvait toujours rester à bord. Le voyant ainsi fumer, seul sur le pont de leur destroyer, le copain dont il ferait un jour son secrétaire particulier, pensa : « Toi, tu es comme moi… un pauvre orphelin. »

Retrouvez notre grand dossier de 35 pages sur le prince Philip dans Paris Match n°3754

Capture d’écran 2021-04-16 à 19.05.12 © Fournis par Paris Match Capture d’écran 2021-04-16 à 19.05.12

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