Frappe au Mali : l’armée française en accusation

© Fournis par Le Point

La polémique ne s'est pas éteinte depuis la frappe aérienne contestée menée par l'opération Barkhane près du village peul de Bounti, dans le centre du Mali, le 3 janvier. Ce mardi 30 mars, les conclusions du très attendu rapport d'enquête des Nations unies, consulté par l'Agence France-Presse, apportent un éclairage nouveau en soutenant que 19 personnes tuées durant cette opération étaient bien des civils réunis pour un mariage, et non pas seulement des djihadistes, comme le soutenait Paris jusqu'alors. Ce rapport constitue la plus sérieuse mise en cause d'une opération de la force antidjihadiste Barkhane par les Nations unies depuis le début de l'engagement français au Sahel en 2013.

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Que s'est-il passé ­exactement ?

Ce que dit le rapport des Nations unies est clair : au terme de l'enquête menée par la division des droits de l'homme de la mission de l'ONU au Mali (Minusma), appuyée par la police scientifique des Nations unies, à partir d'entretiens directs avec au moins 115 personnes, presque autant d'entretiens téléphoniques et un certain nombre d'entretiens de groupes, la Minusma « est en mesure de confirmer la tenue d'une célébration de mariage qui a rassemblé sur le lieu de la frappe une centaine de civils parmi lesquels se trouvaient cinq personnes armées, membres présumés de la Katiba Serma, assure le résumé du rapport. En effet, dans cette zone circule la Katiba Serma, affiliée au Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM, ou JNIM en arabe), alliance djihadiste elle-même affiliée à Al-Qaïda.

Au moins 22 personnes ont été tuées, dont trois des membres présumés de la Katiba Serma ? 19 sur le coup, 3 au cours de leur évacuation, affirme le document. Le groupe touché « était très majoritairement composé de civils qui sont des personnes protégées contre les attaques au regard du droit international humanitaire », dit la Minusma.

Les experts de l'ONU n'ont trouvé sur place aucun élément attestant la présence d'armes ou de motos, moyen de déplacement privilégié des djihadistes, dit le texte sans expliquer l'apparente contradiction avec le fait que des membres présumés de la Katiba Serma étaient armés. Cette frappe « soulève des préoccupations importantes quant au respect des principes de la conduite des hostilités, notamment le principe de précaution », selon le document.

La Minusma « recommande » donc aux autorités maliennes et françaises de diligenter « une enquête indépendante, crédible et transparente ». Elle préconise d'examiner les processus préalables aux frappes, voire de les modifier.

Elle recommande aussi aux Français et aux Maliens de chercher à établir les responsabilités et d'octroyer le cas échéant une réparation aux victimes et à leurs proches.

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La France évoque une « guerre informationnelle »

Le ministère français des Armées est très rapidement monté au créneau ce mardi, et a réfuté toute bavure au Mali et émis « de nombreuses réserves » sur l'enquête des Nations unies, selon un communiqué transmis également à l'AFP. Le ministère « maintient avec constance et réaffirme avec force » que « le 3 janvier, les forces armées françaises ont effectué une frappe aérienne ciblant un groupe armé terroriste identifié comme tel » près de Bounti, souligne-t-il. Il « émet de nombreuses réserves quant à la méthodologie retenue » et « ne peut considérer que ce rapport apporte une quelconque preuve contredisant les faits tels que décrits par les forces armées françaises ».

Cette enquête « oppose des témoignages locaux non vérifiables et des hypothèses non étayées à une méthode de renseignement robuste des armées françaises, encadrée par les exigences du droit international humanitaire », rétorque le ministère français des Armées, qui juge dans ce contexte « impossible de distinguer les sources crédibles des faux témoignages d'éventuels sympathisants terroristes ou d'individus sous influence (y compris la menace) des groupes djihadistes ». « Dans ces conditions, le ministère des Armées estime que les allégations portées sur l'action de la force et sur son intégrité sont non fondées et maintient fermement sa version des faits », conclut-il.

La France engage environ 5 100 hommes au Sahel au sein de la force Barkhane. Elle a déjà été en butte par le passé à des soupçons de bavure. La frappe de Bounti, dans une région de forêts clairsemées et de brousses surplombées d'un massif rocheux où sont implantés des éléments du Jnim mais où opèrent aussi d'autres groupes liés pour leur part à l'organisation État islamique (EI), s'inscrivait dans le cadre d'« Éclipse », une opération antidjihadiste menée principalement dans le centre du Mali, mais également au Burkina Faso et au Niger voisins par Barkhane et ses partenaires locaux.

Alors que des frappes de Barkhane ont régulièrement lieu dans le secteur de Douentza-Hombori, une région située dans la zone dite des « trois frontières », entre Mali, Niger et Burkina Faso, la polémique a véritablement débuté lorsque l'association des Peuls Tabital Pulaaku et d'autres témoins ont affirmé que les bombes, ce jour-là, ont explosé dans la foule d'un mariage, tuant de nombreux civils.

Après des jours de silence, à Paris, le ministère des Armées avait lui aussi donné sa version. La ministre française des Armées, Florence Parly, avait assuré que les affirmations sur une bavure française relevaient d'une « guerre informationnelle ». Les autorités maliennes avaient fourni des événements une version cohérente avec celle de la France.

Depuis, plusieurs ONG, dont Human Rights Watch (HRW), la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et l'Association malienne des droits de l'homme (AMDH), ont demandé l'ouverture d'une enquête indépendante. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l'ONU (Ocha) a également estimé « important que toute la lumière soit faite sur cet événement ».

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