Birmanie: le spectre d’une guerre civile totale

Deux mois après le coup d’État, la répression de la junte contre les civils a fait plus de 520 morts. © REUTERS - STRINGER Deux mois après le coup d’État, la répression de la junte contre les civils a fait plus de 520 morts.

Deux mois après le coup d’État, la répression de la junte contre les civils a fait plus de 520 morts. Mardi, trois fractions rebelles ethniques ont menacé de rejoindre le mouvement de contestation si le bain de sang continue. En parallèle, deux autres groupes rebelles ont attaqué des bases militaires dans les États Karen et Kachin, provoquant des frappes aériennes contre les civils. Entretien avec Debbie Stothard, fondatrice et coordinatrice d'Alternative ASEAN Network pour la Birmanie (ALTSEAN).

RFI : Craignez-vous une escalade de la situation ?

Debbie Stothard : Nous assistons sans aucun doute à une escalade. Il est clair qu’en utilisant les forces armées le 27 mars, la junte militaire a contribué à intensifier la guerre aussi bien contre les minorités ethniques dans les régions frontalières que contre les manifestants pro-démocratie dans les zones urbaines. Les opérations militaires poussent à l'évidence à une guerre civile totale.

Dans le même temps, la population dans tout le pays a fait la démonstration d’une incroyable unité contre la junte. Les organisations armées ethniques savent que les militaires ne feront preuve d’aucune pitié. Ils ont combattu la junte et savent ce dont elle est capable. Ils savent que si les militaires peuvent être aussi violents avec la majorité birmane dans les villes, ils seront capables de bien pire contre les minorités ethniques dans les zones rurales.

D’un autre côté, le mouvement de désobéissance civile et les élus qui représentent 76% du Parlement national se sont engagés fermement à créer une authentique union fédérale, une union dans laquelle toutes les minorités ethniques seraient reconnues. C’est par conséquent dans l’intérêt des groupes armés ethniques de s’unir avec ce large mouvement pour combattre le régime militaire. Ils savent pertinemment que s’ils ne s’unissent pas, ils seront détruits.

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La communauté internationale a condamné à plusieurs reprises la répression brutale de l’armée contre les manifestants pacifiques et des sanctions ont été adoptées contre les plus hauts responsables de la junte. Mais ces mesures ne semblent pas avoir d’impact sur les généraux. À la demande de la Grande-Bretagne, le Conseil de sécurité de l'ONU va de nouveau se réunir d'urgence ce mercredi à huis clos. Qu’attendez-vous de cette réunion ?

Les militaires sont violents, car ils n’ont pas réussi s’assurer le contrôle du pays. Ils sont violents, car ils ne s’attendaient pas à autant de résistance dans la population. Autrement dit, ce putsch n’a pas fonctionné. Chaque jour la jeunesse de ce pays risque la mort et continue malgré tout à résister avec courage face à la junte. La communauté internationale doit intervenir pour faire cesser les violences et permettre au gouvernement civil élu de reprendre le pouvoir.

Le comité représentatif du Parlement doit de son côté adopter une politique visant à abroger la Constitution militaire de 2008 et travailler en collaboration avec les groupes ethniques pour former une véritable union fédérale. C’est un point essentiel démontrant un haut degré de démocratie et de combat contre le coup d’État militaire.

Ce qui nous préoccupe, c'est le sentiment d’isolement du mouvement de désobéissance civil. Il a le soutien d’un grand nombre de mouvements de défense des droits humains à travers le monde, mais pas assez des gouvernements dans la région et dans le monde.

Les Birmans font campagne pour que des sanctions soient appliquées contre les entreprises appartenant aux militaires. Ils demandent aux Européens et à d’autres entreprises dans le monde de ne plus verser des fonds sur des comptes sous le contrôle de la junte. Ils demandent aussi que l’argent soit versé sur un compte qui bénéficierait au gouvernement civil lorsque ce dernier sera revenu au pouvoir.

La junte militaire a déclaré un état d’urgence de manière illégale. Elle a violé sa propre Constitution. C’est la raison pour laquelle y compris des hauts fonctionnaires ont pris part au boycott et essayent d’éviter de travailler avec la junte.

Il est de ce fait primordial que des sociétés comme Total ou d’autres, qui versent des millions d’euros de revenus à la junte militaire illégale, cessent ces paiements. Ils doivent écouter la population et entendre les demandes des membres élus du Parlement.

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La population birmane, en particulier les jeunes, a fait preuve ces deux derniers mois d’une incroyable résilience face à une police et des militaires lourdement armés. Les manifestations de masse et la grève générale se poursuivent. Plusieurs observateurs estiment que le changement doit venir de l’intérieur. Quels sont autres moyens à la disposition de la population pour restaurer la démocratie ?

Ils veulent que la violence cesse. Ils veulent que tous les prisonniers politiques soient libérés. Il y a environ 3 000 personnes actuellement en détention. Ils veulent que cessent les frappes aériennes contre les civils dans les zones ethniques. Cela faisait des années qu’il n’y avait pas eu de bombardements dans les régions à minorités ethniques. Le week-end dernier de nombreux civils ont subi des frappes et ont dû fuir à la frontière thaïlandaise. La raison de ces frappes, c'est que de nombreux militaires qui étaient pourchassés par les militaires dans le passé ont trouvé refuge sur le territoire Karen.

Nous constatons que les militaires redoublent de violence et mènent le pays au bord d’une guerre civile totale. La Birmanie a connu dans différentes régions et pendant des décennies une guerre civile de basse intensité. Mais les opérations militaires mènent tout droit à une guerre civile totale dans les centres urbains et les régions rurales.

Enfin, les entreprises ne doivent plus donner les moyens à cette junte militaire illégale de poursuivre sa répression contre les civils. Elles doivent comprendre qu'en continuant à soutenir les militaires, les entreprises sont non seulement impliquées dans des crimes contre l'humanité, mais également dans la déstabilisation de la sécurité des civils dans cette région.

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