Afrique du Sud: l’unité de l’ANC en jeu dans le face-à-face Ramaphosa vs Zuma

Le président sud-africain Cyril Ramaphosa le 13 février 2020 devant le Parlement, à Cape Town. © REUTERS/Sumaya Hisham/File Photo Le président sud-africain Cyril Ramaphosa le 13 février 2020 devant le Parlement, à Cape Town.

Ce mercredi 28 avril s'ouvre en Afrique du Sud une audition déterminante pour Cyril Ramaphosa. Le président sud-africain est convoqué comme témoin devant une commission qui enquête sur les soupçons de corruption sous la présidence de Jacob Zuma, dont le sort divise le parti au pouvoir.

Le chef d'État sud-africain, Cyril Ramaphosa, comparait ce mercredi en tant que président du Congrès national africain (ANC) pour témoigner sur les faits de corruption qui ont terni le règne de son prédécesseur Jacob Zuma.

Il est interrogé par le président de la commission Raymond Zondo sur la « prise de contrôle de l'État » ou « state capture  », en anglais, par la richissime et puissante famille Gupta, qui tenait l’ex-président sous son influence, au point de lui dicter le choix de ses ministres.

Lorsqu’il a succédé à Zuma, Cyril Ramaphosa avait promis de faire la guerre à la corruption. Grâce à cette commission d’enquête, il a désormais l’occasion de montrer son bilan, mais il doit aussi veiller à préserver l’unité du parti, tant le sort de Jacob Zuma divise l’ANC.

Deux camps, fragile unité

En effet, il y a deux camps au sein même de la direction du parti au pouvoir, l'un est favorable à Zuma, l'autre soutient Ramaphosa.

« Jusqu'à présent, ils ont gardé un semblant d'unité », déclare à RFI Piers Pigou, consultant senior pour l'Afrique du Sud à International Crisis Group.

Les discussions du mois dernier entre les six hauts dirigeants du parti et Jacob Zuma sur son refus de témoigner devant la commission anticorruption et de se plier à l'injonction de la Cour constitutionnelle témoignent de ces tensions.

« Au terme de la réunion, aucun communiqué officiel n'a été publié à l'encontre de Jacob Zuma. De ce point de vue, il semble peu probable que Ramaphosa risque de présenter des arguments qui mettent en évidence la division du parti, même s'il est évident pour quiconque que le parti est divisé », ajoute Piers Pigou.

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Vieilles tensions

Les tensions actuelles remontent à la courte victoire du président Ramaphosa en 2017, lors du vote des délégués de l'ANC pour la direction du parti. Sa légitimité, déjà fragile, a été maintes fois contestée par le secrétaire général de l'ANC, Ace Magashule, un allié de Jacob Zuma. Mis en examen pour corruption, Magashule refuse toujours de démissionner.

Puis il y a ce sentiment, au sein du camp de Zuma, d'avoir été lâché par le parti de Nelson Mandela. Un point de vue partagé par Sipho Seepe, professeur à l'université de Zululand.

« Lorsque les criminels de l'apartheid comparaissaient devant les tribunaux, l'ANC n'avait aucun problème à ce que le gouvernement paie pour leur comparution. Mais avec Jacob Zuma, l'État a soudainement eu un problème pour payer, et l'État est dirigé par l'ANC », déclare-t-il à RFI.

Zuma lâché par tous

Pour éviter de témoigner devant un juge qu’il qualifie d’« impartial », Zuma empile les recours, non sans frais. La facture risque de s’accumuler : ses avocats ont annoncé le 21 avril qu’ils se retiraient de son dossier, sans explications. Une trahison supplémentaire pour Seepe.

« Jacob Zuma a dit: "Voyez, l'État n'a pas hésité à mettre la main à la poche pour payer les frais de justice aux criminels qui ont mis en place un système dénoncé comme un crime contre l'humanité. Mais quand il s'agit de moi, mon propre parti, mon propre gouvernement choisit de ne pas le faire. C'est donc un exemple flagrant d'abandon."

Au-delà des injustices prétendues, c'est l'avenir économique de l'Afrique du Sud qui divise le parti, entre ceux qui prônent une transformation radicale de l’économie (le RET) au profit des Noirs, tristes perdants de la nation « arc-en-ciel », et ceux persuadés d’une conspiration du capitalisme blanc (le WMC).

Le RET vs WMC

« Aujourd’hui, les anciens bénéficiaires de l’apartheid ont été reconduits aux postes clés par l’administration Ramaphosa et les Noirs ont été évincés », regrette Seepe, qui n’hésite pas à parler d’une deuxième « prise de contrôle par l’État », cette fois par Ramaphosa.

Cette vision est largement véhiculée par le camp de Magashule et Zuma qui « affirment que Zuma n'a pas présidé à la corruption et à la captation de l'État mais cherchait à défier le capitalisme monopoliste blanc pour imposer un programme de transformation économique radicale », précise Piers Pigou d’ICG.

Une lecture néanmoins simpliste dit-il. « En général, ils tiennent ce discours pour détourner l’attention de la façon dont l'État a été pillé sous l'administration de Jacob Zuma. »

On évalue à 33 milliards de dollars les sommes détournées des caisses de l'État sous la présidence de l’ancien chef de l’État.

Population prise au piège

En revanche, le camp de Ramaphosa est également attendu au tournant sur ses liens avec les personnages accusés d’entretenir un capitalisme monopoliste blanc : des groupes privés comme le fabricant du vin Stellenbosch ou le magnat d'affaires Johan Rupert.

« Pendant ce temps, cet affrontement idéologique est en train de coûter des milliards et des milliards au pays, dont l'intégrité est désormais en lambeaux. Nous semblons être pris au piège au milieu d'une lutte insidieuse  », estime Piers Pigou.

Le feuilleton n'est pas près de se terminer. Après avoir été questionné sur le rôle de l'ANC dans les scandales de corruption sous Zuma, Ramaphosa reviendra le 14 mai prochain pour témoigner cette fois-ci en tant que président de la République. Son rôle, lorsqu'il était le vice-président de Zuma, sera passé à la loupe.  

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