Le dernier amour de Bob Marley

Avec elle, il n’avait pas trouvé une groupie de plus mais une femme belle, intelligente et d’une famille puissante. Pascaline est la fille du président gabonais Omar Bongo. Au début de leur relation en 1980, le géant du reggae ignore qu’il n’a plus qu’un an à vivre. Leur histoire va se muer en tragédie. Après avoir longtemps gardé le silence sur cet amour, Pascaline Bongo se confie dans un livre, « Bob Marley et la fille du dictateur ».

© Collection personelle

Le vestiaire d’une salle de basket, drôle d’endroit pour une première rencontre... C’est celui d’UCLA, la prestigieuse université californienne, où l’icône Bob Marley vient de donner un concert devant 15 000 fans en transe. La jeune et jolie femme qui, à travers les volutes de ganja, s’avance vers lui se prénomme Pascaline. Elle a déjà vu la légende du reggae se produire à Paris un an auparavant, connaît toutes ses chansons par cœur et adore particulièrement la sensualité de l’une d’elles, « Stir It Up ». Ce que Bob Marley raconte de l’amour, ce qu’il prêche de la foi en Dieu, sa musique, tout la subjugue. Elle veut lui parler. Mais ce 23 novembre 1979, dans les loges, ça commence mal. « Tu es vilaine ! » Ce sont les premiers mots qu’il lui lance. Elle n’en croit pas ses oreilles. Elle comprendra plus tard que la réflexion vise ses cheveux défrisés, une habitude contraire aux préceptes rastas. Pour l’instant, un peu vexée, elle encaisse ce crime de lèse-majesté.

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Pascaline, 23 ans, est « la princesse » du Gabon, fille richissime et chérie du président Omar Bongo, l’aînée de ses cinquante-quatre enfants. Depuis ses 18 ans, elle est initiée aux arcanes du pouvoir par son père. Elle étudie à Los Angeles, où elle est inscrite en master d’administration publique. Face à elle, une superstar qui a onze ans de plus qu’elle. Marié à Rita depuis 1966, Bob Marley est le père de nombreux enfants, dont les cinq de son épouse. Il finira par en reconnaître onze, issus de sept relations. Bob et Pascaline… un monde les sépare. Ils vont pourtant entamer une relation discrète qui ne s’achèvera qu’une année et demie plus tard, à la mort du chanteur à 36 ans. Cette dernière histoire d’amour de Bob Marley, Pascaline Bongo n’en avait jamais parlé depuis quarante ans.

La rencontre entre la star du reggae et la fille du potentat gabonais était improbable. Ils se sont aimés follement

« Je l’avais vue s’exprimer quelques instants dans le documentaire de Kevin Macdonald sur Marley, raconte Anne-Sophie Jahn, auteure de “Bob Marley et la fille du dictateur”. Au moment où elle l’évoquait, son visage s’est illuminé. Je voulais en découvrir plus. » La journaliste retrace dans le livre les moments forts de cette idylle si mystérieuse qu’elle était presque devenue un mythe. Pour cela, il lui a fallu mener une enquête de deux ans à Paris, à Los Angeles et en Jamaïque. « Je devais être sûre que cette histoire d’amour avait bien existé. » Cette quête fouillée et passionnante fait intervenir une multitude de personnages, dont beaucoup étaient des proches de Marley : les Wailers, ses musiciens (qui vivent pour la plupart en Californie ou en Jamaïque), ses photographes, son cuisinier, son producteur Chris Blackwell ou son avocate et amie Diane Jobson. Tous se souviennent et témoignent. Restait à savoir si la principale intéressée accepterait d’évoquer l’histoire. « Je l’ai harcelée pendant un an et demi ! explique Anne-Sophie Jahn. J’ai essayé tous les réseaux possibles, j’ai été son pire cauchemar : chaque semaine, elle avait un message de moi. Elle a fini par dire oui, alors qu’elle ne donne jamais d’interviews. »

En 1980, dans le légendaire studio d’enregistrement Tuff Gong, créé par Marley © Collection Particulière © Fournis par Paris Match En 1980, dans le légendaire studio d’enregistrement Tuff Gong, créé par Marley © Collection Particulière

Au début, la fille du président reste sur ses gardes, secrète, taciturne. Les premières questions n’ont droit qu’à des silences pesants. « Puis elle a compris que je n’étais pas là pour la démolir, ou pour un énième reportage sur les problèmes liés à l’Afrique, mais pour évoquer son histoire d’amour avec Bob Marley. Elle s’est détendue à tel point que nous nous sommes revues deux mois plus tard : parler de lui la faisait replonger dans de bons souvenirs. »

Si elle a assisté de près à la sortie de l’album « Uprising », avec son tube « Could You Be Loved » qui aurait pu être écrit pour elle, Pascaline Bongo dit ne pas être tombée amoureuse tout de suite. « Je le trouvais beau et charismatique, mais c’est en le découvrant, petit à petit, que mes sentiments ont grandi. » Cette aventure, elle affirme l’avoir d’abord vécue au jour le jour, sans avoir été jalouse des nombreuses femmes qui peuplaient déjà la vie du chanteur. Quand sont-ils devenus amants ? Elle refuse de répondre. Pas au Gabon, en tout cas, où elle avait invité Marley à chanter pour l’anniversaire de son père, au début de l’année 1980, quand le « défenseur du peuple » a découvert – mais un peu trop tard pour repartir – un régime dictatorial. C’est en Jamaïque, où elle l’a rejoint quelques semaines après, que leur romance s’est concrétisée. La scène se passe au 56 Hope Road, une maison du quartier huppé de Kingston où Bob Marley vit très entouré. Le photographe Lindsay Oliver Donald raconte : « Ils se sont reposés et ont cuisiné. Bob a ensuite emmené Pascaline dans sa chambre, ils ont fait leur affaire, et puis ils sont revenus parmi nous. Pascaline était assise sur ses genoux. Il m’a demandé de prendre une photo d’eux mais m’a interdit de la publier. »

Pendant la tournée « Uprising» elle suit le bus du groupe dans sa limousine

Le 10 avril 1980, elle fête ses 24 ans dans la grande maison devenue aujourd’hui un musée. Ses cheveux sont désormais tressés. Le 30 mai débute la tournée « Uprising ». Qui pourrait prédire, alors, qu’elle sera la dernière ?

Pascaline est de l’aventure. Dès qu’elle peut, elle le rejoint. Elle en a les moyens. Elle suit le bus du groupe dans sa limousine ; parfois, Bob fait la route avec elle. Leur relation n’est pas cachée mais n’est pas pour autant rendue publique. Dans l’intimité, il l’appelle « Pasci » ou « princesse ». Le guitariste Junior Marvin se souvient : « Il était amoureux d’elle et elle était amoureuse de lui. Il la traitait très bien, avec respect. Ils étaient comme deux aimants. » Dans le livre d’Anne-Sophie Jahn, on découvre un Bob Marley parfois violent avec les femmes. Avec Pascaline, le fauve se transforme en agneau. En septembre 1980, Pascaline retourne à l’université tandis que les Wailers entament la partie américaine de la tournée. Elle est présente à New York quand, au petit matin, Marley part courir dans Central Park. Victime d’un malaise, il est hospitalisé et apprend qu’il a un cancer généralisé. Il n’a jamais soigné le mélanome qu’on lui avait découvert à un orteil en 1977. Les médecins lui donnent trois semaines à vivre. Après un ultime concert donné à Pittsburgh, il tiendra huit mois. Mais dans quel état…

Omar Bongo dans son bureau présidentiel en novembre 2005. Sa fille Pascaline est alors directrice du cabinet. © THIERRY ESCH/PARISMATCH © Fournis par Paris Match Omar Bongo dans son bureau présidentiel en novembre 2005. Sa fille Pascaline est alors directrice du cabinet. © THIERRY ESCH/PARISMATCH

La jeune Pascaline va accompagner jusqu’au bout cet homme si séduisant, si charismatique, si singulier, dévasté désormais par la maladie. Impossible d’imaginer Bob Marley sans ses dreadlocks. Pourtant, il est devenu chauve et, lui si grand devant l’Eternel, amaigri au point de paraître minuscule. Elle ne le lâche pas, le rejoint en Bavière dans une clinique privée où il est soigné, arrive tôt le matin pour l’habiller avant ses visites. Parfois, ils prient ensemble. La mère de Bob Marley, Cedella, la décrit comme la femme la plus attentive et aimante qu’il ait connue, celle qui reste avec lui dans les pires moments, même après que sa maladie l’a transformé en bébé impuissant… « Pascaline Bongo révèle qu’elle a compris combien elle l’aimait, combien il comptait quand il s’est retrouvé si diminué que la fin approchait , raconte Anne-Sophie Jahn. Et je suis sûre qu’elle est sincère. Evoquer sa mort est encore douloureux, elle refuse de dire un mot des dernières paroles qu’il lui a murmurées. » Si on l’interroge sur le sujet, elle se referme immédiatement, pense peut-être au brin de muguet qu’elle lui a offert avant de repartir, quelques jours avant sa mort. Les adieux sont déchirants. Elle ne le reverra plus.

Le long de la route qui mène de Kingston à Nine Miles, où il est enterré ce 21 mai 1981, la foule est immense. Pascaline est là, en larmes. Le peuple vient de perdre son demi-dieu, elle son « âme sœur ». « Ils n’étaient qu’au début de leur liaison, conclut Anne-Sophie Jahn. S’il n’était pas mort, peut-être aurait-il divorcé de Rita pour l’épouser. J’en ai parlé avec Diane Jobson, son amie, et elle m’a confirmé qu’il n’y a rien de plus fort, pour les rastas, que d’être en couple avec une femme africaine. C’est le Graal. D’autant plus si cette femme a du pouvoir, qu’elle est belle, riche et intelligente. » Pascaline a fait sa vie sans Bob Marley, sans l’enfant qu’il voulait avoir d’elle et qu’ils n’ont pas eu. « Je n’ai jamais été enceinte de Bob, comme la rumeur l’a prétendu, confie-t-elle. Je prenais la pilule. Cela restera d’ailleurs l’un des plus grands regrets de mon existence. » Enarque, elle a fait carrière en politique, a été ministre des Affaires étrangères du Gabon. Difficile de dire quelles sont aujourd’hui ses fonctions. Elle vit entre Libreville, Paris et Los Angeles. Bob Marley a disparu de son existence il y a quarante ans. Elle en a aujourd’hui 65 mais pense à lui au moment de chaque décision importante, et elle le cite souvent comme s’il était toujours son guide spirituel. Pascaline Bongo a baptisé sa fille aînée Nesta, le second prénom de ce grand amour jamais oublié.

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«Bob Marley et la fille du dictateur», d’Anne-Sophie Jahn, éd.Grasset, 224 pages, 20 euros. Sortie le 7 avril.

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