"L’Amérique est au mieux quand elle est bienveillante. Joe Biden va restaurer notre image"

Première femme noire élue sénatrice (de l'Illinois), l'ancienne ambassadrice américaine en Nouvelle-Zélande Carol Moseley Braun était de passage à Paris. Paris Match l'a rencontrée.

Carol Moseley Braun © Régis Le Sommier Carol Moseley Braun

Paris Match. Que faites-vous à Paris ?

Carol Moseley-Braun. Je rends visite à mes amis, je suis déjà venue en France à plusieurs reprises, à Paris également. Vous êtes confinés, mais ça reste une ville magnifique. Je n’avais jamais vu les rues aussi vides.

Venez-vous au nom de l’administration Biden pour resserrer les liens avec un pays allié?

Je l’espère, mais je n’ai pas de portfolio officiel. Je suis une grande fan de Biden, nous sommes amis, je suis une pom pom girl pour Joe Biden !

Vous le connaissez de longue date, vous avez siégé ensemble au Sénat.

Nous sommes restés amis. J’ai assisté aux funérailles de Beau, je suis restée en contact avec Jill toutes ces années. Si je peux aider son programme en étant là, j’en suis ravie.

"Je suis arrivée à un moment où la communauté politique américaine était prête"

Vous avez été la première femme noire élue sénatrice, il y a 29 ans. Et la première dans bien d’autres domaines. Que cela vous fait-il d’avoir été précurseur ?

J’ai avancé en marchant, en faisant de mon mieux et en espérant de voir comment ça passait. Je ne m’étais pas fixé l’objectif d’être précurseur, d’être la première, d’être unique. Je voulais juste faire mon travail, avancer, évoluer et il s’avère que le timing a fait en sorte que j’ai été la première. C’est un alignement des planètes. C’était à la fois une bénédiction et une malédiction. Lorsque j’étais ambassadrice en Nouvelle-Zélande, j’ai appris une expression à propos des grands coquelicots : «Un grand coquelicot est celui qui est découpé».

J’ai eu beaucoup de chance, je suis arrivée à un moment où la communauté politique américaine était prête, les électeurs de mon État, l’Illinois, ont voté pour moi. Ils étaient prêts à m’élire en dépit du fait, ou à cause, que je suis une femme et noire. Ils m’ont élue, confortablement, j’ai gagné cette élection et je n’ai plus jamais regardé en arrière.

En janvier 1997, Carol Moseley Braun entourée des sénatrices Susan Collins (Maine), Patty Murray (Washington), Olympia Snowe (Maine), Kay Bailey Hutchinson (Texas), Barbara Mikulski (Maryland), Dianne Feinstein (Californie) et Mary Landrieu (Louisiane). © Joe Marquette/AP/SIPA © Fournis par Paris Match En janvier 1997, Carol Moseley Braun entourée des sénatrices Susan Collins (Maine), Patty Murray (Washington), Olympia Snowe (Maine), Kay Bailey Hutchinson (Texas), Barbara Mikulski (Maryland), Dianne Feinstein (Californie) et Mary Landrieu (Louisiane). © Joe Marquette/AP/SIPA

Comment vous ont accueillie vos collègues du Sénat ?

Certains m’ont très bien accueillie : Joe, Ted Kennedy, Pat Moynahan, certains étaient vraiment très sympas avec moi. D’autres, beaucoup moins. J’ai été prise pour cible. Mais certains ont été très, très accueillants. John McCain et Bob Bennett, aussi, chez les républicains. Bob et moi sommes devenus amis, un de mes plus proches chez les républicains.

"Joe Biden fait un travail formidable en terme de lutte contre la pandémie"

Vous avez vécu quelques années compliquées au Sénat, comme avec l’affaire de Bob Packwood, le sénateur accusé de comportements sexuels déplacés envers des collaboratrices. C’est un combat que nous menons encore aujourd’hui en 2021.

Ce que nous voyons est une évolution culturelle, et c’est une bonne chose à mes yeux. Les femmes ont davantage leur mot à dire sur elles-mêmes, sur la communauté. Les mauvais traitements des femmes sont moins tolérés maintenant, ce qui est une bonne chose. Me Too est une variation de Black Lives Matter, quand on y pense. C’est un changement culturel et, de mon point de vue, c’est un développement génial, mais c’est aussi une source de la colère des gens qui ont envahi le Capitole, un jour très triste pour notre pays. Beaucoup de cette colère est dirigée envers tous ces changements culturels, sociétaux, qui se sont passés. Et ils n’étaient pas prêts.

Carol Moseley Braun et avec John Kerry, Al Sharpton, Dick Gephardt et John Edwards, en octobre 2003. © MATT YORK/AP/SIPA © Fournis par Paris Match Carol Moseley Braun et avec John Kerry, Al Sharpton, Dick Gephardt et John Edwards, en octobre 2003. © MATT YORK/AP/SIPA

Comment Joe Biden peut-il toucher cette partie de l’électorat, très remontée, qui représente près de la moitié du pays ?

Joe essaie et je pense qu’il va réussir. La pandémie occupe tout le monde et Joe a fait en quelques semaines davantage pour le peuple américain que Donald Trump durant tout son mandat, au niveau de la pandémie avec la vaccination, la protection sociale... il va l’étendre à un nombre record d’Américains. Comment fédère-t-on les gens ? En leur montrant ce qu’on fait pour eux : «Je fais mon possible pour eux, et ils viendront à moi car c’est dans leur propre intérêt».

La pandémie va changer durablement les Etats-Unis ?

La pandémie changera le monde, il a déjà changé ! C’est la même chose à travers le monde. Joe Biden fait, je trouve, un travail formidable en terme de lutte contre la pandémie, on le voit bien avec les vaccins. J’ai déjà eu mes deux doses ! Il a tenu parole en permettant la vaccination. Pour les Américains, mais ailleurs aussi : j’espère que nous pourrons partager les vaccins à travers le monde. Le tiers-monde en a autant besoin que nous, une vie humaine est une vie humaine. Le succès que nous voyons, c’est grâce à Joe, j’en suis certaine.

"Ce changement culturel se reflète dans le Sénat"

Qu’avez-vous ressenti en voyant Kamala Harris prêter serment et devenir vice-présidente ?

J'étais ravie, heureuse, aux anges. Elle a suivi mes pas au Sénat, mais il n’y a désormais plus de femme noire au Sénat. Quand je l’ai quitté, il n’y avait plus d’élu noir, homme ou femme, avant l’élection de Barack Obama en 2004. Puis Kamala est arrivée, en 2016. Le Sénat change : c’est un changement culturel, encore. Le Sénat est une institution intéressante. Dans notre république, en tout cas, la Chambre des représentants est élue selon la population, avec des districts. Mais au Sénat, il y a deux élus par État, que vous soyez du Vermont ou de Californie. Les petits et grands États sont représentés de la même façon. Puis il y a le collège électoral… personne n'a jamais été capable de me l’expliquer clairement, et pourtant j’ai enseigné le droit constitutionnel !

Ce changement culturel se reflète dans le Sénat, dans tous les postes d’élus : on pourrait très bien avoir une femme noire élue gouverneure de Géorgie, avec Stacey Abrams. Tout ce que Stacey a fait, et qui était brillant, est de revenir aux bases. Parler aux électeurs, leur dire ce qu’on peut faire pour eux… et les gens ont été touchés.

L’exemple de la Géorgie est flagrant : autrefois bastion républicain, l’État a désormais deux sénateurs démocrates et pourrait avoir une gouverneure démocrate…

Un de mes amis, le journaliste Charles M. Blow, a écrit un livre «The Devil You Know», dans lequel il prône un emménagement massif des populations noires dans les États du sud pour faire basculer les gouvernances. Je ne vais pas déménager mais il y a une réflexion de fond sur la démographie changeante du pays.

"La Cour suprême est plus à droite qu’elle ne l’a jamais été"

La démographie n’est pas la seule à changer aux Etats-Unis. Que pensez-vous de l’évolution du système judiciaire, avec tous les postes de juges pourvus par l’administration Trump, y compris au sein de la Cour suprême, ces quatre dernières années ?

La justice est toujours la branche du gouvernement la plus conservatrice. Donald Trump a nommé un nombre impressionnant de juges, la Cour suprême est plus à droite qu’elle ne l’a jamais été. Ce sont des nominations à vie, mais Joe a lui aussi beaucoup de juges à nommer, ce qu’il fera certainement. Mais au fond, tout revient au public : la justice n’est pas non plus à l’écart de l’opinion publique. Les juges ne peuvent pas faire uniquement ce qu’ils veulent, sans égard pour la population. Je pense que ce changement démographique nous sauvera.

Pensez-vous que Roe v. Wade, la décision de la Cour suprême datant de 1973 et légalisant l'interruption volontaire de grossesse au niveau fédéral, est en danger ?

Malheureusement, je pense que Roe v. Wade vit ses derniers instants. Il y a un vrai sentiment anti-avortement dans le pays. Comment avons-nous, féministes qui croyons au droit de choisir, perdu ce combat idéologique ? Je ne sais pas, mais nous l’avons perdu. Je pense que c’est très inquiétant, surtout chez les jeunes femmes pour qui c’est un sujet brûlant, qu’elles soient aussi anti-choix.

La question de la législation sur le port d’armes est aussi au cœur de l’actualité…

Encore l’autre jour, un fou a tué 10 personnes dans le Colorado. Même après Sandy Hook, aucune loi n’a été passée, malgré la mort de 20 enfants. Encore une fois, on revient au choix de la population et encore beaucoup d’Américains sont persuadés que la possession d’une arme à feu est un droit inaliénable. Ils ne veulent pas lâcher leurs armes et je pense malheureusement qu’ils sont une majorité de la population. Comme avec la question de l’avortement, je ne comprends pas comment on a perdu sur cette question, surtout avec toutes les fusillades de masse ces dernières années. C’est un mystère pour moi, cela n’a pas de sens.

"Barack Obama a un rôle à la Jimmy Carter à jouer"

Vous avez été sénatrice de l’Illinois, comme un certain Barack Obama. Quel rôle a-t-il à jouer désormais en politique ?

Il donne des discours, gagne de l’argent, il siège à des conseils d’administration, conseille des gens… Il va continuer à faire ça, mais au-delà je ne sais pas. Il a un rôle à jouer, à la Jimmy Carter : accomplir de bonnes actions et aider les gens. Je l’espère.

Carol Moseley Braun et Bill Clinton, en octobre 1998. © Paul J. Richard / AFP © Fournis par Paris Match Carol Moseley Braun et Bill Clinton, en octobre 1998. © Paul J. Richard / AFP

À travers le monde, l’image des Etats-Unis s’est détériorée ces dernières années, notamment avec les «guerres sans fin» et bien d’autres choses. Que Joe Biden peut-il faire ? Ses premières décisions de politique étrangère, que cela soit avec l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Afghanistan… ne diffèrent pas tant que ça de celles de Donald Trump.

Un ami a l’habitude de dire que l’Amérique est au mieux quand elle est bienveillante. Et je pense que Joe Biden redonne de la bonté à notre leadership. Il est une personne honnêtement bienveillant et je pense que ce genre de sens moral fera une grande différence pour nos relations étrangères. Je pense que cela nous aidera à restaurer notre image et nos activités à travers le monde.

Les alliés historiques ont été mis de côté sous la présidence Trump. Faut-il commencer par renouer avec eux ? Avec la France, par exemple ?

Je le souhaite ! Je n’ai pas de mandat officiel mais j’espère que ma venue ici enverra un signal fort dans la bonne direction, montrera que nous voulons véritablement renouer avec les Français, qui sont un allié historique. Nous ne serions pas une république sans vous ! Il faut absolument renouer avec nos alliés français et à travers le monde.

"L’Amérique est au mieux quand elle est bienveillante. Joe Biden va restaurer notre image"