Arabie saoudite: quel espoir pour la libération de Raïf Badawi ?

Pour avoir créé en 2008 le site de discussion Free Saudi Liberals prônant la libéralisation religieuse dans le Royaume saoudien, Raïf Badawi, 28 ans à l’époque, entame une descente aux enfers. © RSF Pour avoir créé en 2008 le site de discussion Free Saudi Liberals prônant la libéralisation religieuse dans le Royaume saoudien, Raïf Badawi, 28 ans à l’époque, entame une descente aux enfers.

Depuis neuf ans, le blogueur Raïf Badawi croupit dans une prison d’Arabie Saoudite pour avoir réclamé un régime un peu plus libéral.  L’arrivée au pouvoir d’une nouvelle administration à Washington donne une lueur d’espoir à ceux qui militent pour sa libération.

De notre correspondante au Québec,

Le début du ramadan, dans moins de trois semaines, ravive les espoirs de voir le blogueur Raïf Badawi recouvrer la liberté, après presque neuf ans de prison en Arabie saoudite. Les gens qui militent pour sa libération espèrent que le prince Mohamed Ben Salman profitera de l’occasion pour gracier le blogueur, devenu une figure importante de la lutte pour les droits humains. « Il semble dans l’intérêt même de MBS de le relâcher, affirme Irwin Cotler, ancien ministre de la Justice du Canada. Pas seulement parce qu’il s’agit de la bonne chose à faire, mais également parce que cela va permettre au dirigeant saoudien de se rapprocher du président américain Joe Biden. »

Condamné à 10 ans de prison et à 1 000 coups de fouet, Raïf Badawai a été jugé coupable « d’apostasie et d’insulte à l’islam ». Sur son site Free Saudi Liberals, créé en 2008, il prônait une certaine modernisation du royaume saoudien, notamment la liberté de choisir sa religion et l’établissement de rapports plus égalitaires entre les hommes et les femmes. « Aujourd’hui, en Arabie saoudite, certains de ces thèmes apparaissent davantage d’actualité, remarque l’ancien ministre Cotler, qui préside le Centre Raoul Wallenberg pour les droits de la personne à Montréal. Raïf Badawi est emprisonné […] pour avoir dit ce que MBS prône finalement depuis quatre ans : une Arabie saoudite plus ouverte et un islam plus modéré. »

Selon Irwin Colter, les relations entre le Royaume et les États-Unis se transforment depuis l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle administration à Washington. En effet, le président Joe Biden accorde davantage d’importance à la défense des droits humains. Cela pourrait compliquer l’accès direct de l’Arabie Saoudite aux responsables de l’administration américaine. L’ancien ministre de la Justice cite en exemple la déclassification, à la fin février, d’un rapport de la CIA reliant Mohamed Ben Salman au meurtre en Turquie du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, en 2018.

Citoyenneté canadienne

Autre point important: le 8 mars, le secrétaire d’État Anthony Blinken a rendu hommage à Samar Badawi, la sœur du blogueur Badawi emprisonnée elle aussi en Arabie saoudite. « Nous nous joignons aux autres nations pour demander sa libération », a déclaré le secrétaire Blinken, lors de la remise du Prix courage, décerné tous les ans à l’occasion de la Journée internationale des femmes. À noter que Samar Badawi avait obtenu cette distinction en 2012, des mains d’Hillary Clinton et de Michelle Obama.

Au Canada, les parlementaires ont réclamé unanimement le 27 janvier que Raïf Badawi obtienne la citoyenneté de ce pays, où sa famille a trouvé refuge en décembre 2013. Le geste est important, mais il demeure largement symbolique. Pour l’instant, le ministre canadien de l’Immigration n’a pas donné suite à la motion, déposée à l’initiative du Bloc Québécois, un parti d’opposition. De plus, même si le blogueur devenait canadien, cela ne changerait sans doute rien à son sort, puisque l’Arabie saoudite ne reconnaît pas la double citoyenneté de ses ressortissants.

Reste que l’appui des élus apporte un peu d’espoir à Ensaf Haidar, l’épouse du blogueur, qui continue de réclamer haut et fort la libération de son compagnon. Depuis huit ans, la militante infatigable organise une veillée chaque vendredi. Elle se déroule devant la mairie de Sherbrooke, sa ville d’adoption, située à 150 kilomètres au sud de Montréal. Plus récemment, elle a décidé de porter son combat dans l’arène politique, en annonçant son intention de devenir candidate aux prochaines élections fédérales canadiennes.

Ensaf Haiddar milite aujourd’hui pour le Bloc québécois, un parti qui vise l’indépendance du Québec. Un engagement qu’elle relie au soutien qu’elle a reçu des Québécois depuis son arrivée. La défense de la laïcité la motive aussi à s’engager. « Raïf est en prison actuellement pour avoir défendu la laïcité, rappelle-t-elle. Il faut vraiment séparer le voile de la religion. » La voix plus sombre, la mère de trois enfants raconte que les brefs appels téléphoniques hebdomadaires de son conjoint semblent actuellement teintés de tristesse. Son état de santé l’inquiète aussi, car des grèves de la faim ont affecté sa condition, d’autant plus qu’il a du mal à recevoir ses médicaments.

Deuxième enquête ouverte

Pour couronner le tout, une autre enquête aurait été ouverte par l’Arabie saoudite contre Raïf Badawi, et peut-être même contre son épouse, pour avoir nui à la réputation du pays. Des accusations qui pourraient empêcher la libération du blogueur, une fois sa sentence de 10 ans de prison terminée. « Ce n’est pas Raïf Badawi qui salit l’Arabie Saoudite, c’est le régime qui se salit lui-même en laissant les défenseurs des droits humains en prison », insiste l’ancien ministre Irwin Cotler. Il cite notamment le cas de Samar Badawi, emprisonnée avec d’autres femmes pour avoir conduit une voiture, alors qu’aujourd’hui les conductrices sont autorisées en Arabie Saoudite.

Le dossier de Raïf continue par ailleurs de mobiliser la section francophone d’Amnesty International Canada. Déjà, ses membres se préparent pour un événement en juin afin de dénoncer les 9 ans d’emprisonnement du blogueur. « Les Québécois l’ont adopté comme un des leurs, remarque sa directrice France Isabelle Langlois. Régulièrement, nous interpellons le gouvernement canadien pour qu’il se montre plus ferme face à l’Arabie saoudite, et cesse ses ventes d’armes à ce pays. » Irwin Cotler, qui défend la liberté d’expression depuis presque un demi-siècle, garde l’espoir de rencontrer bientôt en personne l’écrivain saoudien : « Les prisonniers politiques, que j’ai représentés comme avocat, ont été libérés souvent, car ils ont une épouse qui milite pour eux. Elles mettent un visage humain sur la cause. Les conjointes, comme Ensaf Haidar, font toute la différence. »

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