À Old Trafford, la révolte du peuple rouge

© Fournis par Sofoot

Le match entre Manchester United et Liverpool, qui devait se tenir ce dimanche après-midi, a été reporté. La raison : l’occupation d’Old Trafford, sa pelouse et ses installations par des supporters. Un événement qui sonne comme un coup de tonnerre dans un pays qui se vantait d’avoir normalisé ses fans et où l’aseptisation des tribunes paraissaient, sous l’auspice de la Premier League, irréversible. Mais l’histoire revient toujours vous hanter. Et en ce dimanche 2 mai, le peuple rouge s’est de nouveau fait entendre.

Que s’est-il donc bien passé ? Les images et les vidéos, qui ont très vite circulé sur les réseaux sociaux, fournissent une étrange sensation, une scène irréelle, d’autant plus depuis le début de la pandémie qui nous avait habitués à l’absence de la foule dans les enceintes. Une foule cette fois sur le gazon. Des centaines de braves gens, qui essaiment sur le rectangle vert, dans un remake paisible de la prise du Palais d’hiver. Une intrusion alors que doit se tenir une match crucial contre Liverpool pour Manchester United qui, en cas de défaite à domicile, donnerait le titre aux frères ennemis de City. Toutefois, les supporters qui sont présents ont d’autres problématiques en tête que le classement de la Premier League, ou simplement de retarder le sacre des Citizens à quelques jours de la demi-finale contre le PSG.

Les Glazer dans le viseur

Leurs principaux adversaires aujourd’hui ne portent pas de bleu. Ils s’appellent Avram et Joel Glazer, les propriétaires américains du club, héritiers de Malcom Glazer. Depuis 15 heures, les contestataires s’étaient donné rendez-vous pour manifester contre les patrons de United. Une bannière résumait l’esprit : « Vous pouvez acheter notre club, mais vous ne pourrez pas acheter notre cœur et notre âme. » Depuis l’aventure avortée de la Superligue, à laquelle les deux Manchester s’étaient associés avant de procéder à une marche arrière pitoyable sous la pression populaire et politique, quelque chose s’est réveillé chez les fans anglais, et donc mancuniens.

Ces derniers observent depuis des décennies « leur football » se métamorphoser en une sorte de NBA version soccer, se préoccupant d’abord de ses « clients » à l’international et négligeant son marché intérieur. Bref, sa base historique locale. C’est par opposition avec ce processus, d’ailleurs, qu’une partie des protestataires de dimanche arboraient en signe de ralliement les couleurs, or et vert, de Newton Heath, l’ancêtre du United, fondé en 1878. Leur détermination a réussi à forcer les verrous de sécurité, certes face à des forces de l’ordre britanniques, qui, contrairement à ce qui se passe trop souvent dans l’Hexagone, ont préféré éviter l’escalade de la violence, pour s’emparer symboliquement des lieux (Old Trafford) et du temps (le match). Leur détermination pacifique les a résignés à ce sacrilège d’un autre âge, qui paraissait désormais réservé aux championnats du continent.

Une victoire symbolique ?

L’envahissement du terrain, des bureaux, des vestiaires et le choc de l’événement, sans parler de la compromission des protocoles sanitaires, ont conduit à reporter le match. Cette victoire s’avère extraordinaire en soi, tant la Premier League donnait l’impression de ne connaître que les impératifs financiers. Il s’impose néanmoins d’inscrire ce que nous venons de vivre dans la séquence ouverte par l’opération Superligue. En franchissant ce Rubicon, les clubs anglais ont redécouvert brutalement qu’ils avaient, et cela faisait partie de leur valeur économique, une histoire dont les fans se sentent légitimement les authentiques héritiers. Au pays du libéralisme économique, les propriétaires se rendirent compte brutalement que les supporters ne se résument pas au rôle de « testeurs » d’un produit à revendre à l’export, mais se sentent aussi dépositaires de la marque.

On imaginait le peuple anglais du foot soumis, brisé par les années de lutte contre le hooliganisme, la pacification des tribunes, la hausse des prix des abonnements, la distanciation avec des joueurs mercenaires. Des scissions étaient apparues, y compris avec le fameux FC United, déjà en refus du rachat de MU par Glazer. Tout le monde racontait qu’il fallait descendre dans les divisions inférieures, par exemple du côté de Leyton Orient ou de Sunderland (avec docus Netflix à l’appui) pour dénicher les traces encore vivantes de ce passé qui nous a tant fait rêver, ou fantasmer. La Superligue a donc comme sorti les fans de United, de City ou de Liverpool de leur hibernation.

En retour, les clubs donnent l’impression de céder à une « Grande Peur », à l’instar de celle qui s’empara de la noblesse au début de la Révolution française. Les communiqués de ManU ou de la Premier League sont de ce point de vue fort instructifs. À la direction des Red Devils , on souligne que « nos fans sont passionnés par Manchester United, et nous reconnaissons pleinement le droit à la liberté d'expression et à des manifestations pacifiques. Cependant, nous regrettons la perturbation de l'équipe et les actions qui ont mis en danger les autres supporters, le personnel et la police. » Une réaction fort mesurée au regard du préjudice. La PL préfère insister sur le contexte de la Covid-19 pour stigmatiser ce qui s’est produit : « Nous comprenons et respectons la force des sentiments, mais condamnons tous les actes de violence, les dommages et les intrusions, en particulier compte tenu des violations du protocole Covid-19. » On sent tout ce beau monde encore en phase de rédemption... Maintenant, pour finir, prenez deux secondes pour comparer le traitement, y compris outre-Manche, des débordements d’hier, et la façon dont les actions des supporters ou ultras français (à Nantes, Bordeaux ou Marseille) sont considérés dans l’Hexagone, y compris par les forces de l’ordre...

À Old Trafford, la révolte du peuple rouge