Élections régionales en Inde: violences et divisions religieuses au Bengale-Occidental

Partisans de Mamata Banerjee, lors d'une manifestation à Calcutta, le 7 avril 2021. © REUTERS - RUPAK DE CHOWDHURI Partisans de Mamata Banerjee, lors d'une manifestation à Calcutta, le 7 avril 2021.

Dans l’État du Bengale-Occidentale, la campagne des élections régionales, qui se termine à la fin avril, a été marquée par une exceptionnelle violence et une polarisation religieuse croissante.  

De notre envoyé spécial à Sitalkuchi,

Dans l’État du Bengale-Occidentale, la campagne des élections régionales, qui se termine à la fin avril, a été marquée par une exceptionnelle violence et une polarisation religieuse croissante. Samedi 10 avril, c’est une nouvelle journée de vote au Bengale-Occidental. Il s’agit de la quatrième, sur les huit phases successives organisées par zones géographiques. Un scrutin qui permet le renouvellement du parlement de cet État de 120 millions d’habitants, qui a Calcutta pour capitale. 

Nous sommes à Sitalkuchi, dans le district de Cooch Behar, situé dans une languette de terre indienne de l’extrême nord de l’État, coincée entre le Bangladesh et le Bhoutan. Il est 9 h 30, la chaleur humide commence à monter quand des tirs résonnent devant le bureau de vote 126 : des policiers du corps fédéral de la Central Industrial Security Force (CISF), censés s’assurer du bon déroulement du scrutin, viennent de tirer sur des habitants locaux et de tuer quatre personnes. La campagne, déjà extrêmement tendue, devient explosive, surtout que les deux principaux rivaux ne s’accordent même pas sur le déroulement des faits. 

La commission des élections blanchit les policiers

Selon la police et le Bharatyia Janta Party (BJP, nationaliste hindou, au pouvoir à New Dehi), un adolescent est tombé inconscient, les agents l’assistent, mais c’est alors qu’une foule les accuse de l’avoir tué et les attaque. Ils répliquent et tuent ces personnes pour se défendre. Mais le Trinamool Congress (TMC, gauche), mené par la ministre en chef du gouvernement régional sortant, Mamata Banerjee, soutient que les policiers ont tapé cet adolescent et quand les habitants ont réagi, les agents ont fait feu.

Ce district est composé à 80% de musulmans, les quatre victimes étaient de cette confession, et le TMC accuse les policiers, sous la houlette du gouvernement fédéral et nationaliste hindou du BJP, de meurtre. La commission des élections, organisme fédéral en charge de l’organisation et de la sécurité du scrutin, et qui dirige donc ces officiers pendant les élections, ne met que quelques heures à confirmer la version des policiers, et donc à les blanchir.

Elle affirme ne pas avoir de preuve vidéo de l’incident, alors que des centaines de personnes étaient sur place. Une cinquième personne, un hindou militant du BJP, est également mort ce jour-là, près d’un autre bureau de vote de ce district.

« Un acte barbare »

Ce scrutin régional est extrêmement important pour le parti nationaliste hindou de Narendra Modi: son parti domine la majorité des États du pays, seul ou en coalition, en plus de l’État fédéral, ce qui lui offre un contrôle quasi-inédit dans l’histoire de l’Inde moderne. Mais le Bengale-Occidental représente, tel un village gaulois, une poche de résistance dans le nord du pays. Et il tente donc d’abattre par tous les moyens cette élue régionale, la féroce Mamata Banerjee, considérée comme la plus critique de son règne nationaliste hindoue. Le résultat de cette bataille pourrait décider de l’avenir de l’opposition politique en Inde. 

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Les affrontements entre les deux camps ont émaillé la campagne depuis des mois, ce qui a poussé la commission des élections à mener le vote en huit journées différentes entre le 27 mars et le 29 avril, jusqu’à la proclamation des résultats le 2 mai, afin de pouvoir déployer assez d’agents de sécurité devant chaque bureau de vote. Ces dernières années, un tel niveau de précaution est uniquement pris dans l’État du Jammu-et-Cachemire, où plusieurs groupes indépendantistes armés mènent des attentats contre les intérêts indiens.    

La menace du BJP envers les musulmans

Mais pour certains, l’incident de Sitalkuchi a changé le visage de la campagne, car il remet en cause l’impartialité de la commission des élections et des forces de sécurité fédérales.  « Les violences politiques, au Bengale-Occidental, surviennent généralement entre partisans, ou entre des partisans et la police, explique Sanjeeb Mukherjee, chercheur en Sciences politiques à Calcutta. Mais cela ne semble pas être arrivé dans ce cas et surtout, la police a tiré sans sommation, au niveau du torse. C’est un acte barbare ! » 

Cela est arrivé du reste à un moment important de la campagne : les districts qui devaient voter à partir de ce jour étaient plutôt favorables au TMC, avec une large population musulmane. Et le BJP a utilisé la mort de ces musulmans pour envoyer un message. « D’autres incidents comme celui de Sitalkuchi vont avoir lieu, menace Dilip Ghosh, le chef du BJP au Bengale-Occidental, dès le lendemain. Ce n’est que le début, et si certains essaient de faire la loi, nous répéterons cela partout ».

Un autre dirigeant du parti nationaliste hindou, Rahul Sinha, a soutenu que les policiers « auraient dû tuer huit personnes, et non quatre ».  De telles menaces pourrait inciter les musulmans, largement opposés au BJP, à ne pas sortir voter, par peur pour leur vie. La commission des élections a toutefois sanctionné ces deux policiers pour leurs propos, et leur a interdit de faire campagne pendant 24 et 48 heures respectivement.   

Le BJP offre de nouveaux repères à des électeurs déracinés 

Le Bengale-Occidental, région frontalière avec le Bangladesh et qui compte près d’un tiers de musulmans, n’a jamais été dirigée par le BJP et les relations entre hindous et musulmans sont généralement harmonieuses. Mais plusieurs facteurs renversent l’équation. D’abord, il y a la corruption du parti au pouvoir : les dirigeants locaux du TMC sont régulièrement accusés de garder une partie des nombreuses aides distribuées par l’État, ou de les réserver à leurs partisans. Mamata Banerjee, quant à elle, favoriserait l’ascension de son neveu, pour lancer sa propre dynastie. Ceci facilite donc l’ascension du BJP, devenu son principal opposant grâce à la popularité du premier ministre, Narendra Modi

Le BJP attire surtout un électorat hindou de classe moyenne basse en manque de repères, en leur offrant de nouvelles aspirations grâce à sa politique nationaliste et hindouiste. « Ces électeurs du BJP ont souffert du déclin de l’enseignement public et n’ont donc pas une éducation très poussée. Ils ont aussi subi l’érosion des liens traditionnels de familles, de castes et de communauté, à cause de migrations et de l’urbanisation galopante, analyse le politologue Sanjeeb Mukherjee. Ils n’ont donc plus de racines vers lesquelles se tourner et le BJP leur offre une identité refuge et une fierté: celle d’être hindou. Le parti canalise aussi leur colère en désignant un responsable de leur condition misérable: les musulmans. » 

Les violences pourraient se poursuivre après les élections, car beaucoup s’attendent à des représailles de la part du camp vainqueur après un combat aussi féroce et meurtrier. 

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